Vladimir Vasilev : « J’ai goûté un peu leur souffrance, nous nous sommes compris »

vladimir vasilev
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Né en 1977, à Stara Zagora en Bulgarie, Vladimir Vasilev est arrivé en France en 2001. Photographe indépendant depuis 2008, il a réalisé six séries de photos documentaires pour « La France vue d’ici ». Sa série « Quai de l’oubli », réalisée entre 2012 et 2015, est exposée jusqu’au 11 juin aux entrepôts Larosa. Ce projet est né des suites de sa résidence à Sète dans le cadre du festival ImageSingulières en 2012. « Quai de l’oubli » raconte la vie de « marginaux » vivant dans des caravanes, dans une ambiance digne d’un bidonville, le long de la route de Cayenne, au niveau du Bassin du midi à Sète. Un lieu de vie fantôme que l’on croirait figé  pour l’éternité. Il a depuis été transformé en port de grande plaisance.

Comment avez-vous abordé votre série « Quai de l’oubli » ?

Quand je commence une série, c’est comme si je me livrais à une introspection. Je me suis retrouvé à travers ces gens. Le communautarisme m’inspire beaucoup. Je suis un immigré (Vladimir Vasilev est Bulgare, NDLR) comme 90 % des habitants du Quai. Il y avait des Portugais, des Polonais, des Allemands… Ils viennent de toute l’Europe. Ils habitent dans leurs caravanes, en marge de la ville et de la société. Être étranger en France les réunit, crée un lien fort. C’est un parcours difficile. J’ai moi-même été sans papier en France entre 2002 et 2009. Même si je n’étais pas à un stade aussi marginal. Quand on n’est pas régularisé, on tombe facilement dans ce mode de vie parallèle. Dans ces caravanes, certains avaient des problèmes d’alcool. D’autres décrochaient de la drogue. C’est l’image de cette France marginale, immigrée et en difficulté. J’ai moi-même touché assez souvent le fond. Étant donné l’interdiction de vivre en France sans papier, on risque d’être expulsé. J’ai goûté un peu leur souffrance. Nous nous sommes compris. Pour réaliser cette série en immersion, il a fallu établir une véritable confiance mutuelle. Quand on n’est pas de la communauté, on est un élément perturbateur. Lorsqu’on se balade avec un appareil photo, on l’est encore plus. Malgré l’alcool et la drogue, ils ne sont pas dupes. La sincérité joue beaucoup.

© Vladimir Vasilev / La France vue d’ici

En quoi cette photo est emblématique de votre projet ?

Ces gens qui jouent aux cartes, c’est une des premières photos de ma série. Je l’ai faite le deuxième jour, dès que j’ai pu entrer dans leur intimité. Elle montre la vie à l’intérieur des caravanes. Cette situation est un coup de chance. Ce n’est pas une photographie cérébrale, je l’ai sentie avec mes tripes et j’ai appuyé sur le déclencheur. C’est un instant, sans aucune mise en scène. Si vous regardez bien la photo, vous verrez que la seule personne qui me regarde est au centre sur une  affiche. C’est Marylin Monroe. Cette image représente bien leur vie. Quand on photographie des gens marginaux, on peut facilement tomber dans le cliché et le côté hard. Moi, ce sont les moments de grâce qui m’intéressent, en contradiction avec la difficulté de leur vie quotidienne. Cette photo est comme une peinture.

Quel est le moment le plus marquant de votre projet ?

Les personnes que j’ai photographiées sont venues voir l’exposition. Jamais elles n’étaient entrées dans un musée. Je me suis dit que mon travail de photographe avait vraiment servi. J’ai créé un lien. C’est un moment assez inoubliable pour moi. En plus, il y a eu quelques petites apparitions dans la presse locale de photos de la série et certains ont pu se reconnaître dessus. Il y en a même qui ont découpé des morceaux d’articles pour les coller dans leur caravane. Une jolie preuve d’attention dans ce type de communauté. Cela me permet de laisser une trace en tant que photographe et en tant que personne.

Etes-vous satisfait par le projet global et le rendu final de La France vue d’ici ?

Chaque photographe est différent et apporte sa manière de faire. Cela rend ce travail collectif vraiment intéressant. Cela montre la diversité de la photographie et offre une image complexe de la France. Le livre, réalisé en commun avec les 25 photographes de ce projet, est plus qu’un simple catalogue. Ca a été pour moi une motivation et un partage. Le résultat final est sublime. Le film, quant à lui, apporte une dimension supplémentaire avec le son. Il révèle des sentiments différents et livre d’autres sensations. C’est un bon complément. Au niveau de la sélection des photos, il est normal de ne pas exposer l’ensemble des clichés. Il faut mettre son ego de côté. L’écriture, la construction, tout est mélangé. J’ai réalisé six sujets. Cela suffit amplement pour montrer ma vision de la France. Je n’ai pas été handicapé. Ce projet donne l’image de la France vue par des journalistes natifs comme par des immigrés, comme je le suis. On n’a pas fait La France vue par Vladimir Vasilev (rires).

Propos recueillis par BENOIT DREVET