“Une histoire française de l’amiante” par Nanda Gonzague

Nanda Gonzague © Lina Trabelsi

 

De la Corse au Calvados, en passant par Dunkerque et Clermont-Ferrand, le photographe Nanda Gonzague a voulu mettre en lumière ces anciens ouvriers aujourd’hui malades de l’amiante, et les associatifs qui oeuvrent à la reconnaissance des droits de ces victimes. Ce travail fait écho cette année aux vingt ans de l’interdiction de l’amiante.

Quelle France présentez-vous à travers « Une histoire française de l’amiante » ?

J’ai voulu présenter une part de l’industrie française qui a laissé des marques indélébiles, irréversibles sur les territoires, sur les travailleurs qui ont tout donné pour leur entreprise, pour la France, pour leur famille et qui paient aujourd’hui un très lourd tribut et meurent de l’amiante.

« Une histoire française de l’amiante » © Nanda Gonzague

En quoi cette image est-elle emblématique du travail que vous avez réalisé ?

Il s’agit de Jean-Pierre Lignace, ancien ouvrier des chantiers navals à Dunkerque. Il a travaillé pendant 25 ans dans la fabrication des bateaux de croisière, des paquebots, des sous-marins qui font le fleuron de l’industrie navale française et la fierté des ports de construction navale.

Dans cet univers là, les ouvriers étaient au contact quotidien de l’amiante. Les bateaux étaient calorifugés pour des questions d’isolation, de résistance au feu…  Ces travailleurs ont littéralement mangé de l’amiante. Ce monsieur, qui est aujourd’hui à la retraite, a une insuffisance respiratoire depuis une quinzaine d’années à cause de l’amiante et sa situation s’aggrave. Cet homme était un gaillard, avec un humour incroyable. Il a tout donné pour son entreprise. Aujourd’hui, il ne peut plus aller de sa chambre au salon sans faire une pause au milieu. Cette image est emblématique parce qu’on connaît peu les ravages de l’amiante sur la vie quotidienne de ces gens. Ils pourraient encore avoir une vie riche, faire du sport, faire des courses, voir leurs petits enfants. Mais ils ne peuvent plus rien faire de tout ça parce qu’ils n’ont pas été protégés de l’exposition à l’amiante. Je trouve cet homme très digne dans sa posture. Il m’a permis de le photographier dans cette situation pour qu’on comprenne ce qu’est le quotidien d’un malade de l’amiante aujourd’hui. Ce ne sont pas juste quelques chiffres, quelques statistiques. C’est un ressenti d’étouffement permanent.

Quel souvenir gardez-vous de votre expérience ?

La conviction, la force et la capacité de résistance et de résilience de tous ces associatifs. Ce sont pour certains des anciens travailleurs de l’amiante qui se battent aujourd’hui pour la reconnaissance de ces victimes. J’ai trouvé dans les campagnes du Tarn près d’Albi, à Dunkerque, en Corse, à Clermont-Ferrand, des gens qui n’ont aucune visibilité et ne sont connus de personne. Ils mènent depuis trente ans un travail de fond pour que ces travailleurs soient reconnus comme victimes de maladie professionnelle et obtiennent une indemnisation. Ils font le travail qui devrait être celui de l’Etat et des industriels qui ont complètement démissionné de leurs responsabilités de l’époque. Les victimes ne sont pas seules. Elles sont accompagnées par ces bénévoles qui ne sont pas suffisamment considérés.

Êtes-vous satisfait du rendu final « La France vue d’ici » ?

C’est une belle aventure. « La France vue d’ici » m’a permis d’aller au bout de mon travail qui fait écho aux vingt ans de la loi d’interdiction de l’amiante. C’est une belle tribune pour mettre en lumière ces personnes qui sont aujourd’hui malades de l’amiante et de ces lieux ravagés. Peu de médias se seraient engagés sur une telle question, elle est dérangeante.  Seule une commande photographique, avec l’indépendance qu’on connaît d’ImageSingulières et Mediapart, permettait de porter un projet comme celui-là. Il ne vise pas forcément à dénoncer, mais veut surtout éclairer une partie de l’histoire française restée dans l’ombre. La France vue d’ici, dans sa diversité, dans l’approche des  sujets, des démarches artistiques et photographiques, est d’une grande richesse.

LINA TRABELSI