Le marché aux puces,
sur les terres de Brassens

La rue Georges-Brassens, où a grandi le chanteur © Pierre Le Gall

Le quartier du marché aux puces, proche du centre-ville de Sète, compte parmi les plus populaire de la ville. Pauvre et lié à l’immigration, il reste aussi marqué par l’esprit de Georges Brassens, qui y est né et y a grandi.

Ce quartier est comme beaucoup d’autres à Sète : un peu coincé entre l’eau et les pentes du mont Saint-Clair. A la fois proche du centre-ville géographiquement et très éloigné socialement. Il n’a même pas réellement de nom. C’est simplement le quartier du marché aux puces, qui fait vivre tous les dimanches la place centrale. Pour elle aussi, l’appellation « marché aux puces » est rentrée dans les habitudes de langage des habitants. En réalité, ce n’est qu’un terrain vague.

Gare au gorille

Le reste de la semaine, il sert surtout de parking géant, généralement complet car les places sont chères tout autour dans ces ruelles étroites. Depuis près de six ans, chaque exposant n’a le droit d’investir la place que deux dimanches par an. Une décision qui a fait l’effet d’une bombe à l’époque, et qui reste incomprise aujourd’hui. « Beaucoup d’exposants ont besoin du marché aux puces, déplore amèrement un barman de la place. Les politiques ne se rendent pas compte de ce que cela implique dans un quartier comme le nôtre. Ils devraient venir à 4 h du matin pour les voir commencer leur déballage. » Un autre amène un son de cloche différent : « On n’a quand même pas à se plaindre. La place pour exposer est à 4,50 euros. A Marseillan, c’est 10 euros ! Et ici, c’est un marché public. » En s’éloignant de la place, les commerces se font rares. Le quartier est avant tout résidentiel et composé d’immeubles vétustes.

Mais ces petites ruelles en pente, où règnent la misère et la crasse, ont quand même un atout : c’est là que Sète a vu naître son plus célèbre enfant, Georges Brassens. Soyons clair : vous êtes ici dans le fief du grand Georges, même 36 ans après sa mort. Sa rue de naissance, autrefois rue de l’Hospice, a désormais pris son nom. Une rue banale, aussi triste et sale que les autres, à l’exception d’un sobre écriteau blanc tel un mémorial : « Dans cette maison est né Georges Brassens le 22 octobre 1921. »

L’écriteau sur la maison d’enfance de Georges Brassens © Pierre Le Gall

Plus encore qu’ailleurs dans la ville, le quartier est truffé de références au chanteur, comme pour s’enorgueillir de sa mauvaise réputation. Sur la devanture du Carafon, bar emblématique social de Sète, la mythique photo de Léo Ferré et Jacques Brel où bizarrement, ne manque que Brassens lui-même. De l’autre côté de la rue de la Révolution, une peinture d’un gorille de deux mètres de haut, référence à la célèbre chanson, lui fait écho à l’entrée du bar PMU.

Communisme et immigration

Les idées libertaires et anarchistes du poète ont imprégné l’essentiel du quartier, qui présentait déjà toutes les caractéristiques sociales pour les suivre. Les affiches communistes s’immiscent dans le moindre espace d’expression et ornent une bonne partie des panneaux de signalisation. Pas étonnant dans une ville longtemps dirigée par le PCF. Aujourd’hui, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon a repris le flambeau. Ce n’est sûrement pas un hasard si le local du parti est installé place Aristide-Briand, à la limite Sud du quartier. Ce qui n’empêche pas quelques slogans à contre-courant, appelant sans courtoisie à raccompagner les immigrés en dehors de la frontière française.

La devanture du bar L’Alliance, à côté de la place du marché aux puces © Pierre Le Gall

Car l’histoire du quartier se marie avec celle de l’immigration sétoise. Sur les boîtes aux lettres et interphones, les noms sont très souvent Espagnols, parfois Italiens ou Arabes. La population y est très jeune. Au coucher du soleil, les adolescents squattent avec ballons de foot et vélos les entrées des barres d’immeubles (les « résidences »), la place Aristide-Briand ou les contours de la Médiathèque François-Mitterrand. Une médiathèque censée amener de la culture au quartier. Dommage que son entrée soit gâchée par l’horrible statue de Gaïa rouge et bleu, un monstre aux cuisses gargantuesques, véritable insulte au bon goût.

Il y a quand même des anciens dans le quartier. Ce n’est pas si compliqué de les trouver : il suffit de se rendre sur la place du marché l’après-midi. Lorsque le cagnard est au rendez-vous (c’est-à-dire à peu près tout le temps), ils y sont rassemblés en nombre pour jouer à la pétanque sur les deux terrains mis à disposition. Dans les discussions et les moqueries, le Français se mêle à l’Italien de manière toute naturelle.

La statue de Gaïa devant la médiathèque François-Mitterrand © Pierre Le Gall

Mais le quartier du marché aux puces ne se limite pas à la pauvreté. Si l’on se laisse aller à l’ironie, il y aurait même un ascenseur social. C’est assez simple : plus on grimpe vers le mont Saint-Clair, plus la condition des habitants s’élève. A l’ouest du marché aux puces, il suffit de franchir deux ou trois rues pour observer un changement radical de décor. Finies les barres d’immeubles aux peintures décrépies, place à la verdure, aux maisons chics avec jardins. Les habitants ont droit à une vue imprenable sur la baie de Sète et sur Frontignan au loin. La musique n’est plus la même : le bruit des camions bennes et des klaxons laisse place au chant des oiseaux.  Le Conservatoire ne s’y est pas trompé en s’installant juste ce qu’il faut à l’écart des rues plus sensibles. Une sorte de représentation des hiérarchies sociales qui perdurent à Sète.

Pierre Le Gall