Stéphane Lavoué, le maître du face-à-face

Stéphane Lavoué © Pierre Le Gall

Devenu célèbre dans le milieu photographique grâce à ses portraits de personnalités, notamment politiques, Stéphane Lavoué se concentre désormais sur des sujets plus anonymes. A la fois pour satisfaire ses envies personnelles et pour fuir le rythme parisien et les commandes des grands journaux.

Ses clichés sont bruts de décoffrage. L’homme l’est tout autant. Cheveux et barbe hirsutes, yeux clairs mais souvent cachés derrière des lunettes de soleil, léger sourire distillé au compte-goutte. Il aime garder sa part de mystère. Ce même mystère qu’il tente pourtant d’arracher à ses « victimes », dans ses portraits qui lui ont apporté la notoriété. « J’ai tendance à penser que le portrait est un sport de combat, décrit-il. Il faut aller chercher quelque chose que les gens n’ont pas forcément envie de vous donner. »

Stéphane Lavoué, 41 ans, aime et assume la tension créée par le face-à-face. Surtout lorsque ses sujets comptent parmi les grands de ce monde. Poutine, Hollande, Rohani et beaucoup d’autres : tous sont passés devant l’objectif du Mulhousien. Il en a même acquis le surnom officieux de « photographe des puissants ». Et à chaque fois, le même malaise qu’il avoue mettre à profit : « Ce sont des gens de pouvoir mais ils séduisent beaucoup par le langage. Et avec la photographie, on leur coupe la langue. »

24 secondes chrono avec Poutine

Ce climat presque malsain a atteint son paroxysme un jour de printemps 2008, lorsque la route de Stéphane Lavoué a croisé celle de Vladimir Poutine au sein de l’ambassade de Russie, à Paris. Une commande du journal Le Monde, comme beaucoup d’autres qui constituent son quotidien à l’époque. Devant un personnage au pouvoir et à la prestance si intimidants pour beaucoup, la rencontre va durer très exactement 24 secondes. Les deux heures précédentes, son matériel a été démonté, vérifié et remonté par les hommes du Président, qui s’apprête à redevenir Premier ministre.

24 secondes, c’est le temps qui lui est accordé pour donner ses consignes en allemand et prendre une dizaine de clichés. « La grande chance, c’est qu’il n’a pas besoin de faire d’affiche de campagne électorale, s’amuse Lavoué. Je n’ai pas perdu de temps à essayer de lui décrocher le sourire comme je le fais avec d’autres hommes politiques. » Pour qu’une photo fasse le tour du monde, elle a parfois besoin d’un coup de pouce de l’histoire. Après l’élection russe de 2008, les magazines et les couvertures de livres vont s’arracher le portrait du désormais Premier ministre Poutine, rarement immortalisé en face-à-face.

Un véritable coup de boost médiatique et financier dans la carrière du photographe, alors professionnel depuis cinq ans et tout juste père de deux jumelles. Mais dans cet exercice délicat, tout ne se déroule pas toujours aussi bien. « Le portrait, c’est très intense et rapide, décrit-il. La règle est claire : il y a une image. Ça passe ou ça casse. Je suis passé plusieurs fois pas loin de la catastrophe. » Mais il n’a pas toujours pu l’éviter.

Ainsi, c’est avec amertume qu’il revient sur la photo, ratée selon lui, du Président iranien, Hassan Rohani, en 2016 : «  Après six heures d’attente, les Iraniens ont fait déplacer quatre fois mon dispositif de lumière, pour finir par me faire dégager complètement et me dire qu’il n’y aurait pas de photo posée. »

Ces contraintes ont peu à peu poussé Stéphane Lavoué à réduire ses collaborations pour les grands journaux au profit de projets personnels. Un peu lassé aussi de travailler seulement sur commande. « A un moment donné, j’ai eu envie de mettre mon écriture photographique au profit de mes propres envies, de mes propres histoires. »

La révélation en Amazonie

Le portrait reste au cœur de son travail, mais celui-ci doit désormais partager la vedette avec les paysages ruraux où l’artiste trouve son bonheur. Les hommes politiques ont laissé place aux anonymes de contrées isolées, aux Etats-Unis comme dans un Sud-Finistère où il a trouvé refuge aux côtés de sa compagne journaliste. Mais si le paysan américain ou la Bigoudène ont remplacé l’homme d’Etat dans son atelier, le rapport humain n’a pas tellement évolué : « Je ne cherche pas la complicité. En général, j’aime bien ne pas connaître les gens. Quand je les connais trop bien et que je passe trop de temps avec eux, la photo m’échappe. J’ai besoin d’être surpris et d’être rapidement dans l’intensité du moment. »

Portrait de Bigoudène © Stéphane Lavoué

L’Alsacien ressentait surtout le besoin de quitter Paris après quinze années de métier dans la capitale. Presque une anomalie pour celui qui a passé son enfance à voyager au gré des affectations d’un père médecin militaire, en Allemagne ou en Afrique. « Je pense qu’on ne peut pas faire ce métier si on aime la stabilité », revendique-t-il. Pourtant, la photographie n’a pas toujours été une évidence pour lui.

Dans ses débuts professionnels, il se lance dans un carrière d’ingénieur. Plus spécifiquement dans la transformation du bois qui l’amène en Amazonie. Mais ils se sent déjà loin de ses envies naissantes d’artistes. Et la photo s’impose presque à lui : « Je ne suis pas dessinateur et je trouvais l’écriture pénible. Du coup, je suis tombé sur la photo. » L’Amazonie se révèle alors être un excellent terrain de jeu pour ses desseins photographiques. « Je suis parti avec mon agrandisseur, un Leica (marque réputée d’appareils photo) que j’avais acheté après mon premier salaire d’ingénieur, se souvient-il, et j’ai véritablement commencé à faire des photos là-bas. En rentrant d’Amazonie, je me suis décidé à franchir le pas et à abandonner mon boulot d’ingénieur pour faire une formation de photographe. » Avant d’exécuter le portrait des autres, Stéphane Lavoué avait d’abord réussi à en dresser le sien.

 

Pierre Le Gall

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