Sète, port d’attaches d’Anne Rearick

Anne Rearick
Anne Rearick © Anaïs Vaugon

Anne Rearick, photographe américaine de grande renommée, est l’invitée d’honneur du 9e Festival ImageSingulières. Elle restitue, dans cette édition, sa vision toute en tendresse des Sétois. Résultat d’une carte blanche. Une couleur qui lui va à ravir. Elle est lumineuse.

Au milieu de ses photographies, Anne Rearick est avec les siens. Elle est chez elle et souriante. Très vite, elle confie : « Je sens que j’ai déjà beaucoup d’attaches ici ». Les Sétois sont devenus les amis de cette Américaine de passage. Cinq semaines en tout, il n’a pas fallu plus à la photographe pour tisser des liens forts. Dans le cadre d’une résidence d’un an, le festival lui a donné carte blanche pour qu’elle pose son regard sur Sète.

Dans son travail essentiellement constitué de portraits tirés au fil de ses rencontres, l’impression de proximité est troublante. Les modèles se livrent, aussi authentiques que sur une photo de famille. Créer de l’intimité, c’est la spécialité d’Anne Rearick. Son message n’est autre que le témoignage. Elle n’a jamais d’idées en tête : « Je suis un peu comme une hirondelle qui se laisse porter par le vent. Tout le monde m’a demandé si j’avais un projet, je n’en ai jamais. » Elle se balade au gré des lieux et choisit ses personnages au hasard de ses rencontres. Anne Rearick parle français, revenant à sa langue natale sous le coup de l’émotion.

Au coin d’une rue ou d’une table de bar, elle engage la conversation avec son accent charmant. Anne Rearick conjugue la classe et la simplicité. Sans doute son passeport pour se faire accepter auprès de n’importe quel interlocuteur. « Je prends le temps de connaître les gens, ma démarche est souvent lente. Comme en Afrique du Sud, où chaque année, j’ai visité les mêmes familles, j’ai vu les enfants grandir. »

A la chapelle du Haut quartier à Sète © Anaïs Vaugon

Tous ses sujets de ses photos ont son numéro de téléphone. Elle  met un point d’honneur à prendre de leurs nouvelles. L’échange ne s’arrête pas à l’instant photographique. Anne Rearick suit leurs vies comme on se soucie de ses proches. « Je maintiens le contact avec eux. Avec cette confiance entre nous, les relations qui se construisent sont assez profondes et belles. » Elle aime les gens. A la recherche « de la beauté, de leurs histoires ». Entre eux, tout est question de respect. « Je ne me considère pas comme un chasseur d’images ! » Avec sa voix douce, elle apprivoise en douceur l’autre, l’abordant toujours d’égal à égal. Objectif ouvert sur ceux qui décident de lui ouvrir leur coeur, Anne Rearick a voulu révéler cette face cachée de Sète, ces lieux méconnus et leurs personnages qu’elle veut « sublimer ».

Un penchant pour les « survivants »  

« J’essaye d’être honnête mais je suis séductrice, il faut que les gens croient qu’ils sont les plus beaux du monde ». La beauté, elle la repère à des kilomètres et la découvre là où peu de personnes l’auraient vue. La photographe dit être attirée par ce qui est mystérieux. Elle fait le lien avec la raison qui a motivé son voyage au Pays basque (elle y a fait des allers-retours pendant 15 ans) : « Tout ce que j’entendais sur le Pays basque lorsque j’étais aux Etats-Unis, c’était les attentats. Je n’y ai pas cru, alors je suis allée voir ce qu’il y avait derrière ». Elle découvrira ceux qu’elle nomme les « survivors ». Ces habitants qui « ont réussi à sauvegarder leur culture et leur langue malgré le fait qu’ils soient entourés de grandes puissances. Comment ils gardent l’espoir dans la difficulté ».

© Lina Trabelsi

Cette empathie dont elle se revendique lui ouvre des portes. Mais ce n’est pas sans se heurter à quelques obstacles, qui l’ont amenée depuis à « garder la foi », dit-elle, quand des rencontres s’avèrent moins fécondes que d’autres. Elle frôle également certains refus comme avec Amina, cette jeune fille exposée sur les murs de la vieille chapelle. Chevelure voilée, buste emmitouflé dans une doudoune à col roulée, l’image en plan serré donne à voir des yeux en amandes, captivants. Cette jeune fille de 12 ans qui lui demanda ce jour là, en pleine élection américaine : »Est-ce que tous les gens en Amérique sont racistes pour voter pour Donald Trump ? ».

En presque trente ans, Anne Rearick a gardé la même recette. Des photographies en noir et blanc, toujours carrées. « C’est parce que je vois en noir et blanc », dit-elle d’un ton si sérieux qu’elle se sent obligée de réfuter un quelconque problème de vue. Elle se sent bien dans le lieu où sont exposées ses oeuvres. Dans la chapelle du quartier Haut, les murs défraîchis laissent deviner la peinture noire qui les recouvrait par le passé, avec ses anciens vitraux aujourd’hui condamnés par des amoncellements de briques.

Confessionnal et grille à poissons

Le noir et blanc, dans le laboratoire photo d’Anne Rearick, c’est une fenêtre ouverte sur l’imaginaire de l’observateur, un procédé « beaucoup plus subjectif, qui laisse place au rêve, à l’imagination, au temps ».

En quelques semaines de résidence à Sète, Anne Rearick a laissé des traces dans ces quartiers où elle a baladé son objectif. De la Pointe Courte au Cabaret de Sète, en passant par la Plagette, la photographe s’est retrouvée conviée aux tables familiales de restaurateurs, ou en terrasse avec ce prêtre retraité mimant un confessionnal avec une vulgaire grille à poissons. Quand l’exposition a été installée, tous sont venus voir comment l’Américaine les avait croqués, à l’exception de Simone. La nonagénaire, enguirlandée dans une fourrure blanche, et mise en lumière par la photographe comme une vedette cannoise, est décédée en février dernier.

Au bout de la chapelle, une photographie agrandie trône à la place de l’autel. Lors d’une de ses balades impromptues, Anne Rearick entre dans le salon d’un barbier. Elle est frappée par l’inscription « Sète » tatouée sur les quatre phalanges d’un client. Elle dégaine son appareil, il refuse qu’elle prenne son visage. A la place, il dégrafe sa chemise, exhibe son torse et dévoile le portrait de Georges Brassens.

Toutes les anecdotes sur les personnes qu’elle a rencontrées la font rire. Et l’émeuvent aussi. Elle leur a promis, elle reviendra les voir. A Sète, cette étrangère est devenue une des leurs.

ANAIS VAUGON et LINA TRABELSI