La plume graphique
de Julien Coquentin

Caroline Bern
Dur exercice de se trouver face à l’objectif pour Julien Coquentin © Caroline Bern

Retenue pour le Thema Paysans, la série « Saisons noires » de Julien Coquentin est exposée aux entrepôts Larosa. Dans cette série, le photographe raconte son histoire, ses souvenirs, son enfance passée dans un village de l’Aveyron. Portrait.

Les photos ne parlent pas. Mais les siennes doivent parler plus que lui. Elles racontent une histoire. La sienne. Vêtu d’un tee-shirt gris et d’un pantalon en toile bleu, le photographe n’a que sa montre en apparat. Son paquet de blondes à la main, il pèse ses mots et ne livre que le minimum. Son éditeur aveyronnais dit de lui qu’il a une « grande force personnelle et intime. Ses clichés sont élégants, loin du tape-à-l’œil ».

Julien Coquentin a 41 ans. La blancheur de sa peau révèle ses heures passées dans les couloirs des hôpitaux. Infirmier de profession, de la photo, il n’en fait qu’à ses heures de liberté. Sans contrainte. En vivre un jour ? Il n’est pas certain de le vouloir. C’est son temps à lui. Un temps qu’il prend le matin. « C’est cette lumière que je préfère », dit-il d’une voix posée, sereine. Mais toujours rythmée par le mouvement de ses mains qui ne cessent de s’agiter. Comme lui qui aime changer de lieu. Après Paris, Lyon, Montréal, bientôt il partira sur l’île de la Réunion, avec toute sa famille, sa compagne, ses deux filles et son jeune garçon. Mais avant, il tourne la page ici, au festival ImageSingulières, de ces deux ans passés à photographier ses terres natales aveyronnaises.

« Saisons noires », une série photos inspirées de son enfance

Julien Coquentin, Saisons Noires © Julien Coquentin
Saisons Noires © Julien Coquentin

Dans ce village de l’Aveyron, il tire la série de photos Saisons noires. Ces images prises avec ses yeux d’adulte sont inspirées des souvenirs de son enfance. Des souvenirs ravivés par l’odeur des fragments du passé. De cette bourre de coton qu’il a retrouvée dans le tiroir de la table de chevet de sa grand-mère. D’une facture de bistrot et d’une prescription médicale datant de 1947.

De ce monde rural dans lequel il a grandi, il photographie ce paysan à table concentré sur sa miche de pain, ce visage d’enfant étendu dans l’eau opaque, la soupe posée sur la table en bois dont il ne reste que quelques fils de vermicelles, le paysage d’une campagne blanchie par la rosée. Ses photos sont poétiques. « Saisons noires » est une série sur le temps, sur ces souvenirs qui disparaissent ou pire, qui se transforment devenant presque des mythes. L’auteur décrit ses saisons comme « plongées dans l’obscurité ». Comme si l’image allait figer ce que le temps démolit. Révélant chez lui une crainte de l’oubli.

C’est cette histoire, son histoire qu’il écrit en photos. Lui, Julien Coquentin, comme simple spectateur dont la présence ne bouscule en rien ses sujets. « Les paysans ne sont sensibles ni à l‘image, ni à la photo. C’est anecdotique pour eux. Leur seule préoccupation est leur travail et les travaux prévus au bout de la route ».  Lui n’oublie pas de ne pas les oublier.

Lauréat du Zoom de la presse photo 2016

Cette même série lui vaut d’être le lauréat du Zoom de la presse photo 2016. Ses clichés témoignent d’une « personnalité évidente qui a fait l’unanimité, témoigne Brice Bres, un des membres du collectif du festival Les photographiques du Mans (mars 2017) qui, parmi les 350 candidats, en a sélectionnés une douzaine dont Julien Coquentin. « À travers la diversité de ses photos s’y trouve une homogénéité. Une esthétique très intimiste. Avec un travail d’image et de narration d’une sincérité certaine ».

La série « Saisons noires » est un travail qu’il retranscrit sous forme de portraits, de paysages en passant par des natures mortes. Julien Coquentin ne se refuse aucun format. Ni même un livre-photos. Résident à Montréal pendant deux ans, il prend ses clichés au petit matin qui lui valent une publication aux éditions Lamaindonne. « Notre best-seller, réimprimé quatre fois. Près de 1800 exemplaires vendus », précise son éditeur aveyronnais, David Fourré.

Des urgences canadiennes, l’infirmier-photographe sort couvert de transpiration, imprégné de l’odeur des autres, de sang parfois. Passée la porte de sortie, le contraste est brutal. L’hiver canadien ne laisse plus aucune odeur flâner. À des heures aussi matinales, le monde dort encore. Ce que Julien Coquentin ne peut s’empêcher de photographier. Car il est un auteur du silence qui raconte son histoire en photos. Rendez-vous bientôt pour un nouveau récit sur l’île de la Réunion.

Caroline BERN