Quai d’Alger, repère
de pêcheurs

Le quai de la République vu du Pont de la Victoire © Marie-Stéphanie Servos

Enclavé entre les canaux et la mer, le quartier du quai d’Alger ressemble à une presqu’île. Découpée en petites rues, bordées d’immeubles colorés qui se ressemblent. Les touristes y croisent les pêcheurs qui tentent de garder leur place. Le quai d’Alger est l’un des derniers sur lequel la pêche est autorisée.   

16h. Le soleil est encore haut. Les terrasses des petits restaurants qui longent le canal, quai Aspirant Herber, sont quasi désertes. Le bruit des voitures n’importune pas les quelques flâneurs sirotant un café. Un petit groupe de touristes remonte vers le centre régional d’art contemporain. Ici, rien ne rompt avec le reste du centre-ville. A quelques pas pourtant, l’ambiance est bien différente.

En arrivant à pieds du pont de la Victoire, un contraste retient l’attention. À droite, sur le quai de la République, des catamarans et un bateau de croisière sont amarrés. À gauche, sur le quai d’Alger, un petit groupe de pêcheurs s’affaire. En fin de journée, ils iront prendre un pot au “Bières et terroirs”, place Delille.

Carrefour touristique

Pour l’instant, c’est l’heure du café. Trois habitants du quartier discutent avec Annabelle, la patronne du bar. “Encore une journée bien tranquille” fait remarquer l’un d’eux. Pas un touriste. C’est le calme plat. “Heureusement, depuis le départ des thoniers, le chiffre d’affaire remonte un peu. Les pêcheurs viennent sur le quai. Alors, on les voit le midi et en fin de journée, pour prendre des pots”.  

Nouredine, pêcheur invétéré © Marie-Stéphanie Servos

Trois fois par semaine, en face du bistrot d’Annabelle, des ferry venus de Tanger ou Nador déversent leurs dizaines de voyageurs. Des bateaux de croisières sont amarrés non loin de son café. Mais sa terrasse est vide. Sa carte, pourtant bien fournie en bières, n’attire pas les touristes. “Ils n’ont pas besoin de venir ici pour se restaurer”, explique Annabelle. Souvent, les croisiéristes proposent un forfait “tout inclus” pour manger et boire sur le bateau. Les rares clients sont des pêcheurs amateurs qui viennent hameçonner le poisson sur les quais d’Alger et de la République. Toujours est-il qu’ils sont de moins en moins nombreux. Depuis que la Région a interdit la pêche sur plusieurs quais de Sète, nombreux sont ceux qui vont installer leurs cannes ailleurs.

Sur le quai d’Alger, une chose surprend : les déchets sont bien plus nombreux que de l’autre côté du pont. Le décor a changé. Une vieille coque de bateau, rouillée et vide, posée sur des barils en tôle. Autour, un groupe de cinq hommes, arrivés par le ferry de Tanger quelques jours plus tôt. Ils resteront une semaine. Qu’ils consacreront à pratiquer leur passion : la pêche.

A quelques dizaines de mètres de là, Nourdine, 44 ans, a les yeux rivés sur sa ligne. Il sirote une bière en “attendant que ça morde”. Il a installé ses deux cannes à un mètre de distance. “Stratégique”, confie-t-il. La semaine dernière, il a levé un loup de 30kg. Fierté, pour l’ancien grenoblois. Installé sur l’Île Singulière depuis 2007, il a eu le temps de voir les choses se dégrader. Des groupes de touristes-pêcheurs comme ceux qui occupent le quai cet après-midi, il en a vu passer. Et c’est un peu à cause de cet engouement que la situation s’est détériorée. “On ne peut plus aller que sur quelques quais maintenant, dont celui-là” déplore-t-il. Ces dernières années, des groupes venaient pêcher une ou deux semaines, et repartaient, laissant leurs ordures aux soins de la ville et des riverains. “Ce n’est pas le cas de tous les touristes bien sûr”, tempère Nourdine, en jetant un oeil soupçonneux sur les pêcheurs Marocains installés plus loin. “Mais régulièrement, nous retrouvons des cadavres de poubelles laissés par des groupes qui sont parfois restés une semaine. Forcément, ça ne plaît pas à la région.” Jusqu’à récemment, Sète était l’un des seuls ports de plaisance à autoriser le tourisme-pêche. “Les gens en ont profité. Mais ça nous a joué des tours” soupire-t-il.  

En temps normal, le quai d’Alger est impraticable. Et comme le dit Nourdine, “Il faut alors se trouver une petite place entre deux bateaux pour jeter sa ligne”. Les thoniers, qui mouillent habituellement ici, sont au large pour les deux prochaines semaines. Et les pêcheurs sont revenus en nombre. L’occasion pour Brice et son magasin “Pêche Passion” donnant sur le quai, de se refaire une santé financière.

“On existe sans exister”

Brice, commerçant du quai d’Alger © Marie-Stéphanie Servos

Ancien paysagiste, il s’est installé à 38 ans quai d’Alger. “A l’époque, on pêchait presque partout. Il y a une digue pas loin. On pouvait y aller en famille. On faisait des barbecues. C’était très agréable. Maintenant, la digue est fermée.” En quatre ans, Brice a perdu un tiers de son chiffre d’affaire. “A cause des restrictions de la région, mais aussi du manque de poissons depuis deux saisons” raconte-t-il. Alors, le patron de “Pêche Passion” essaye de mobiliser les consciences. Correspondant local pour l’édition nationale de Pêche Mouche, il essaye aussi de mobiliser les consciences. Tous les mois, il rédige un article dressant l’état des lieux de la pêche à Sète. ”J’ai déjà écrit plusieurs fois à la région. J’en ai même parlé dans un article” jure-t-il. “Il faudrait que tout le monde se concerte. Il faudrait une initiative commune”, juge-t-il. Mais personne ne bouge. “On existe sans exister”.

Si l’on s’aventure au bout de la jetée, malgré les grillages, on peut apercevoir le phare Saint-Louis. Cette partie-là du quai n’est pas accessible, mais on peut s’y faufiler. Alors, en contournant le petit port, on arrive sur le quai Aspirant Herber. Là, le centre régional d’art contemporain. Quelques touristes qui se hâtent de prendre des photos, avant de remonter à bord.

MARIE-STÉPHANIE SERVOS