« Oublis et éblouissements » par Hervé Baudat

Hervé Baudat © Caroline Bern

Hervé Baudat présente une série de photos prise dans les services longs séjours dédiés aux malades atteints d’Alzheimer. Un travail en noir et blanc, dans la durée. Une commande proposée par l’espace national de réflexion éthique sur la maladie d’Alzheimer, qu’il a réalisée en deux temps. Sur ses 100 clichés, sept sont exposés. Une sélection emblématique.

Quelle France présentez-vous ?

Une France cachée. Celle de ceux qu’on oublie. Les photos habituelles prises dans les services de long séjour recevant des patients présentant une démence d’Alzheimer ne reflètent pas la réalité. Les malades rient, prennent de fausses postures entourées de nombreuses infirmières et ou de leur famille. En fait, le ratio du personnel par malade est ridiculement bas. Les moments de joies sont brefs. Et les visites des familles sont ponctuelles et ne durent que quelques minutes. J’ai parcouru beaucoup d’hôpitaux. Pour tous, c’est le même constat.

En quoi cette image est emblématique de votre projet ?

© Hervé baudat / La France vue d'ici / Oublis et éblouissements
© Hervé baudat / La France vue d’ici / Oublis et éblouissements

J’aime beaucoup cette dame. Elle est un ancien mannequin et a été la vedette du film Une jeune fille de 90 ans (réalisé par Valeria Bruni-Tedeschi et Yann Caradian, en 2016, ndlr). Elle ne parle plus. On ne sait pas ce qu’elle pense. Pourtant, elle sait ce qu’il se passe. Elle sait que je vais la prendre en photo car elle a réajusté ses habits. Son regard est d’une certaine gravité. J’ai choisi ce cliché aussi parce qu’il est récent. C’est un peu mon obsession. Car les autres photos, même si elles sont très belles, sont plus anciennes.

À travers ce travail, quel souvenir vous a le plus marqué ?

Je ne veux pas pointer du doigt une situation particulière. Mes photographies soulèvent parfois des inquiétudes. Je le comprends. Dans certains services, les personnels étaient parfois réticents au départ. Ils avaient certainement peur que je les photographie et que je dénonce leur travail. Mais je ne fais pas du reportage. Je prends des portraits, c’est tout. A l’arrivée, j’ai pu photographier librement dans de nombreux services.

Un autre souvenir. J’utilise une chambre pour faire mes photos. Au moment du portrait, je reste 4 à 5 minutes sous le drap noir avant de presser le déclencheur, afin de bien voir sur le dépolis. C’est long. Une fois, quand j’en suis ressorti, les autres patients faisaient la queue en attendant leur tour.

Etes-vous satisfait du projet global ?

Je suis satisfait de pouvoir exposer ces photos qui étaient à l’origine une commande de l’espace national de réflexion éthique sur la maladie d’Alzheimer. A l’exception de la Cité des Sciences et de la galerie « Fait & et Cause », personne n’en voulait. Grâce à « La France vue d’ici », ce travail bénéficie enfin d’une très belle visibilité.

Caroline BERN