L’immigration italienne « diluée » du quartier Haut

Le café social est le poumon du quartier animant les soirées © Anaïs Vaugon

Autrefois, le quartier Haut a été le refuge des pêcheurs, avant d’accueillir les immigrés italiens. Tous les riverains se souviennent d’une vie de quartier imprégnée de culture méditerranéenne qui, peu à peu, s’est évanouie. Aujourd’hui, il n’en reste que des bribes.

Sète, plus proche de l’Espagne que de l’Italie, garde pourtant l’empreinte des vagues d’immigration napolitaine. Depuis 1860, les pêcheurs de la région de Campanie ont fui la pauvreté à la recherche du sel qui avait déserté la mer Tyrrhénienne. En tendant l’oreille, c’est surtout cet accent du sud bien trempé qui siffle, plutôt grave que nasillard. Cependant, pas de « ciao » à l’horizon. Pour sentir le frémissement de l’Italie, rendez-vous à cinq minutes du port.

Bienvenue au Petit Naples. Marion parle même de « Little Italy ». Ici, les gens sont latins mais pas sanguins. Tout le monde se connaît. Autant dire que les touristes sont vite repérés. Ça s’interpelle d’un trottoir à l’autre et ça parle fort. Le linge pend aux fenêtres, les portes ne sont jamais fermées et l’intérieur des maisons ont pignon sur rue.

Philippe Mouret, ancien journaliste au Midi Libre et petit-fils d’une migrante italienne © Anaïs Vaugon

Rue Paul-Valéry, Philippe Mouret, ancien journaliste au Midi Libre, y a passé son enfance. Il revendique son « quart de sang italien », par sa grand-mère, originaire de Calabre. Il fait partie des «30% de Sétois qui ont des origines de la péninsule » mais se sent bien seul à s’en féliciter. « Par proximité avec le port, les Italiens se sont tous installés au quartier Haut. Mais il n’a jamais été question de communautarisme. Les immigrés avaient la volonté de se « diluer », en s’intégrant par le mariage avec des Français.» Il a été contraint d’abandonner son bagage culturel. « Quand j’étais gamin, à la maison, il était interdit de parler italien ou occitan. C’était vu comme de “seconde zone”.» 

Dans ses souvenirs de gosse, il y a des mamas qui discutent sur le trottoir, faisant de la rue un espace de vie. Encore aujourd’hui, aucun voisin frappe avant d’entrer et les riverains se sentent chez eux. Exit les digicodes et le sentiment d’insécurité. Les caméras de vidéo-surveillance sont invisibles.

Partisans du « c’était mieux avant »

René Carage, la soixantaine passée, a subi autrefois quelques déconvenues avec des jeunes du coin. « Tout ça parce que je n’étais pas Sétois et que je venais d’un village près de Cannes. » Dix-sept ans plus tard, Sète et les Sétois l’ont adopté. Il fait partie des artistes qui ont établi leurs ateliers dans ce quartier pittoresque. Un bouillon de culture mijoté par Yves Marchand, maire centriste et féru d’art, qui a développé cette nouvelle économie. Un filon qui s’est maintenu avec la venue des “bobos”. Le quartier populaire n’a pas échappé à la gentrification.

Avant, l’antre de René Carage était une échoppe de vente de vins, tout droit importés d’Alger. Un commerce que les immigrés italiens ont su faire fructifier. « Il paraît que ça sentait la piquette dans toute la ville. » L’homme à la salopette a monté l’association du quartier Haut, ayant vocation à « sauvegarder son identité, face au tourisme menaçant». Une majorité s’accorde à dire que « c’était mieux avant ».

René Carage est l’un des derniers artistes à tenir son atelier © Anaïs Vaugon

Tous les habitants du quartier Haut se déplacent en scooter. Si tous les deux-roues étaient estampillés Vespa, la confusion avec la côte amalfitaine aurait été permise. C’est le mode de déplacement le plus adéquat tant les rues sont alambiquées. Comme la bien nommée rue Rapide, qui durcit les mollets du piéton dans sa montée et le précipite dans la descente.

A deux pas de là, la plaque de la rue des Trois journées rend hommage à un passé révolu. Seul un Sétois de longue date peut se remémorer le temps où le bar d’en face, Le Plateau, animait le quartier lors d’un long week-end de printemps. Cet établissement survit aujourd’hui grâce à ses habitués. Les voies ont en commun d’avoir des appellations « qui ne cherchent pas midi à 14 heures », résume Mireille, native du quartier Haut. Tous connaissent l’histoire de leur quartier et ils emporteront avec eux, toutes ces anecdotes.

“Bouchon” hante les esprits

Le portrait de Bouchon, jouteur local, habille la façade d’une maison © Anaïs Vaugon

Pour vaincre l’oubli, certains ont gravé leur passage. Deux portraits grand format de “Bouchon” se dressent sur la façade tapie derrière la végétation. L’homme aux racines italiennes arbore l’attirail traditionnel des jouteurs. Le défunt Henri Anselme est un personnage volubile qui s’inscrit dans le patrimoine local. A la fois célèbre barreur et patron fortuné d’une société de pêche. « Bouchon », un surnom qui faisait «référence à sa petite taille », glisse pudiquement sa voisine, arrosant patiemment la cinquantaine de pots disposés en cascade le long des marches.  

« Bouchon » a aussi été le propriétaire du Café social. Le poumon du quartier. Jusqu’à une heure du matin, le bar restaurant, orné de boucliers usés par les combats de joutes, anime les soirées. L’ancien repère des sociétaires de la Jeune lance sétoise a été repris par « Olive ». L’ambiance village est de rigueur, certains clients emportent même des bières pour les déguster chez eux.

Les proches viennent arroser les tombes blanches sous un soleil de plomb © Anaïs Vaugon

Tout s’arrête au cimetière marin, la frontière du quartier Haut. Depuis ses tombes blanches portant les noms de Mattia, Principato et autres Evangelisti, une vue imprenable sur la Méditerranée s’admire en haut du quatrième étage. À même la falaise, quelques personnalités y ont été enterrées, comme Jean Vilar ou encore Paul Valéry. Des sépultures sobres, que seuls les panneaux de signalisation permettent de dénicher. Et qui, avec le temps, se feront peut-être oubliés. Le poète disait que la “mémoire est l’avenir du passé”.

ANAIS VAUGON