« Le travail de Christophe continuera tant que je serai vivante »

Niloo Naderi, épouse de Christophe Agou © Lina Trabelsi

Décédé en 2015, le photographe Christophe Agou est toujours dans l’actualité photographique. Mais aujourd’hui à titre posthume. Son travail Face au silence, présenté à Sète dans le cadre du Festival ImageSingulières, est le résultat de huit ans d’immersion chez des paysans du Forez en Auvergne.

Il souhaitait en tirer un documentaire pour donner encore plus de voix à Claudette, Jeannot, Mathilde, Christiane ou Raymond auxquels il s’est attaché. Il n’en a pas eu le temps. Mais grâce une équipe soudée autour de son projet, le film a vu le jour. Il a été programmé  dans la sélection Acid pour le cinéma indépendant au festival de Cannes de cette année. Sa femme Niloo Naderi vit à New York. Elle a repris le flambeau pour immortaliser son oeuvre.

Après le décès de votre mari, comment êtes-vous parvenue à terminer son documentaire « Sans Adieu » ?

Ça a été difficile car certains des financements accordés par la région Rhône-Alpes de son vivant ont été retirés après son décès. Mais les éditeurs de son livre et les producteurs de son film se sont mobilisés. Ils ont travaillé très dur. Au lendemain de sa mort, son éditrice était en panique et se demandait comment on allait faire ce film. Elle se demandait même si on avait gardé les rushs. “On va le faire”, je lui ai dit. Christophe avait une incroyable capacité à se souvenir de la musique, du son et des photos. Il avait déjà sélectionné ses séquences et savait parfaitement comment il voulait les agencer. Après avoir vu les séquences, son éditrice n’en revenait pas. Elle m’a dit qu’elle “n’avait jamais vu ça de sa vie et que les éléments s’imbriquaient comme dans un puzzle”. Au final, ce film est totalement celui de Christophe.

 

On a le sentiment que, contrairement à un peintre ou un musicien, le travail d’un photographe disparaît avec lui. Avez-vous le sentiment d’avoir un héritage à perpétuer ?

Son travail ne disparaîtra pas. Il continuera d’être transmis tant que je serai vivante parce qu’il avait des projets si merveilleux. Mais je ne veux pas me précipiter car Christophe, lui-même, n’était jamais dans l’urgence. Je veux continuer à faire ce qu’il aurait voulu faire lui-même, mais après moi, ce ne sera peut être plus le cas.

Face au silence © Christophe Agou

 

Après vous, d’autres personnes pourraient continuer à promouvoir son travail ?

Peut-être, peut-être pas. Ce sont des questions qui seront abordées.

 

Que pensez-vous du fait que « Face au silence », terminé en 2010, soit à nouveau exposé à Sète ?

J’aime ce projet. Je ne veux pas participer à trop de choses au nom de Christophe mais je sais qu’il aurait adoré la philosophie de ce festival.

 

Vous arrivait-il de l’accompagner dans ses projets ?

J’avais l’habitude de l’observer lors de ses séries sur le métro new-yorkais. Nous prenions souvent le métro ensemble. Je ne voulais pas rester à côté de lui car il photographiait les gens de très près et je trouvais ça gênant. Mais les gens, eux, n’étaient pas perturbés. Il était tellement investi dans son travail que ses sujets ne se sentaient jamais gênés ou menacés. Que ce soit  les usagers du métro de New York ou les paysans du Forez. J’avais du mal à le suivre dans ses projets, car je n’avais pas cet attrait pour la vie de bohème. Il pouvait aller en Chine et prendre le train pendant trois jours. Pour moi, c’était hors de question.

 

« Face au silence » de Christophe Agou © Lina Trabelsi

Votre mari a-t-il eu du mal à nouer des liens avec ces paysans pour les photographier?

C’est vrai qu’au début ils paraissaient un peu isolés, timides, mais quand ils ont appris à connaître Christophe, ils l’ont laissé entrer dans leur vie, ils lui ont ouvert leur porte. C’est une personne qui était dotée d’un immense charisme. J’ai toujours pensé que si on le jetait d’un avion en parachute vers un lieu inconnu, il pourrait parfaitement s’y adapter. Il était capable de capturer des émotions comme personne d’autre. Il est devenu ami avec ces paysans, quand il allait là bas, ça lui prenait beaucoup de temps. Christophe ne voulait pas rester quelques heures et retourner travailler sur d’autres projets.

Quand il était dans le Forez, il y allait tôt le matin. Il travaillait avec eux, partageait leurs repas, plaisantait avec eux. C’est comme ça qu’il les photographiait. Ils l’appelaient à la maison, demandaient de ses nouvelles, ils s’envoyaient des lettres. Il était vraiment investi à 100%, dans tous ses projets.

 

Que ressentez-vous en voyant  le documentaire de votre mari présenté à Cannes ?

Je suis à la fois heureuse et excitée. Tout ça a été très soudain. Je ne m’attendais pas à ce que le film soit présenté à Cannes. Le résultat final est tellement beau ! Mais c’est une victoire douce-amère parce que j’aurais adoré que Christophe soit là pour le voir. Et en même temps, il est toujours là. Je me souviens le matin du jour où Christophe est décédé. Il se sentait plutôt bien. Je lui ai demandé si tout allait bien avec le film et il m’a répondu : « J’ai une surprise pour toi. Mon éditrice va venir, tu verras, tu vas beaucoup aimer ». Et il est mort cette nuit là.

 

Propos recueillis par PIERRE LE GALL et LINA TRABELSI