L’île de Thau
au bord de la rupture

Le food truck de l’association « La Sauvagerie » avec son gérant © Benoit Drevet

Mixité, mélange des communautés et multiculturalité définissent l’île de Thau, le quartier des classes populaires sétoises. Mélange de grands ensembles HLM et de résidences pavillonnaires, il est décrit par ses habitants comme « le plus beau quartier de France ». Une zone urbaine sensible typique où il fait bon vivre, malgré sa réputation. Mais un quartier plus que jamais sous tension.

Classée quartier prioritaire, cette presqu’île artificielle de 6000 habitants et de 28 hectares, bordée par l’étang de Thau, est un haut lieu de la délinquance et du trafic de drogue. Si l‘on se fie à sa réputation. Bâti à la fin des années 60, ce territoire enclavé au nord-ouest de la ville est depuis toujours un lieu d’accueil des populations immigrées, des classes ouvrières et populaires. Une cité infréquentable ? Les apparences pourraient être trompeuses.

Une fois franchi l’un des deux seuls ponts qui relie la terre ferme à l’île de Thau, une certaine appréhension se fait ressentir. Récemment des fusillades ont fait la Une de la presse locale. Le territoire serait gangréné par une “guerre des gangs”. Mais encore ? Difficile d’en savoir plus quand on n’est pas du coin.

« Tout le monde parle avec tout le monde »

Arrivée au HLM du Bouliechou, deux barres jaune et orange de quatre étages jouxtant le pont du Barrou, la garderie et le terrain de foot. Il est 16 heures. Tout est calme. Le soleil brille à l’horizon, faisant scintiller l’étang de Thau, le plus grand plan d’eau de la région.

Claudine et Gisèle posées sur un rocher à proximité de la résidence Le Bouliechou © Benoit Drevet

Au milieu du chant des oiseaux et du cri des mouettes, Gisèle et Claudine, environ 70 et 60 ans, discutent, assises sur une rocher. Gisèle habite le Bouliechou depuis 40 ans, Claudine depuis 30. Les deux ont l’accent chantant de la région.

« Ici, tout le monde parle avec tout le monde. Mais si vous allez au “Globe” c’est spécial », avertit Claudine. « Je ne dirais pas que c’est des voyous mais c’est un peu la cour des miracles », s’esclaffe son amie. L’île de Thau est un exemple de mixité, soulignent-elles. « Français, Espagnols, Marocains, Italiens ou Gitans, tout le monde est bien accueilli et ceux qui s’installent ne veulent plus repartir ».

Pour Claudine, l’île de Thau serait victime d’un procès en mauvaises intentions. « Dans le centre-ville, les gens disent que sur l’île de Thau il n’y a que des malfrats, ils ne voient pas qu’il y a aussi des gens bien » insiste Gisèle en répondant d’un geste à un voisin leur adressant de loin un salut amical.

En longeant le canal St-Joseph, en direction du Sud, on tombe sur la seule passerelle piéton de l’île. Sur cette dernière, point de passage à pied entre la presqu’île et le quartier des Métairies, côté centre-ville, deux femmes âgées d’origine arabe, reviennent de balade en discutant avec entrain.

Place de la Seincholle, des mamans discutent sur un banc en surveillant leurs enfants sur l’aire de jeux © Benoit Drevet

« Vous faites un film ? C’est bien de parler de nous ! », s’exclame Bouraoui, habitante de l’île « depuis 50 ans ». Comment trouvent-elles leur quartier ? « Il est comme ça », sourit Benama – habitante du quartier du Chalut depuis 41 ans – le pouce levé. « On n’a jamais eu de problème. L’ambiance est bonne et on vit bien tous ensemble, on se régale. Il y a l’église, la mosquée, la pharmacie, la boulangerie, des restaurants et même des docteurs. On a tout ce qu’il faut. »

« Ici, il y a beaucoup de potentiel »

La passerelle donne sur l’ancienne salle de concert, devenue une MJC, place centrale de la jeunesse des quartiers. « On travaille avec les jeunes pour qu’ils soient acteurs de leur projet », explique Magali Fontanille, coordinatrice de la MJC La Passerelle. Arrivée ici il y a un an et demi, elle se déclare « agréablement surprise par le quartier. Les différences culturelles sont des richesses. Il y a beaucoup de potentiel ». Si elle constate une « grosse dynamique associative dans ce quartier », Magali déplore que « rien ne soit fait pour les jeunes et que les maisons de quartier aient été fermées ».

Magali, coordinatrice de la MJC, dans la loge de l’ancienne salle de concert tapissée des affiches des spectacles passés © Benoit Drevet

Pour la coordinatrice de la MJC, ce quartier bâti sur une île artificielle est, d’après sa situation géographique, « une des plus belles cités de France, entourée de toute part par l’étang de Thau ». Sans pour autant tomber dans l’angélisme. « Il y a bien quelques problèmes de violence sur les femmes ou des règlements de compte mais il n’y a pas de problème d’insécurité en général. Tu peux traverser la cité à toute heure sans problème. »

A l’intérieur de la MJC, plusieurs jeunes sont montés sur scène pour répéter une pièce de théâtre. Dans la salle à vivre, Mohamed, Safir et Yacire, 15 ans, écoutent une “instru” sur laquelle le premier va rapper. Les trois copains l’assurent : « Le quartier est tranquille même si ça arrive qu’il y ait des coups de feu. Mais ce n’est pas les quartiers Nord de Marseille. Tout le monde se connaît. Ici, on a tous grandi ensemble ». D’après les lycéens, « même les nouveaux sont bien accueillis ». Ils vantent le collège Jean-Moulin, récemment refait, « le meilleur de la ville avec la meilleure ambiance ».

Kalam, son nom d’artiste, rappe depuis quelques mois « pour s’amuser. Tout le monde sait que je peux faire un clip et montrer les flingues, mais ça ne sert à rien ».  Après avoir posé un freestyle de son dernier son qu’il s’apprête à enregistrer, “Kalam” emmène ses amis dans le studio de la MJC. C’est ici, que la fierté du quartier, Rachid Daif aka Demi-Portion – un rappeur sétois reconnu dans la France entière – a fourbi ses premières armes.

18 h 30, c’est déjà l’heure de l’apéro. Non loin de la MJC, à côté de la médiathèque André-Malraux, la galerie commerciale serait en sursis. Plusieurs boutiques auraient déposé la clé sous la porte. D’après les échos sur place, elle serait bientôt rasée et reconstruite. “Tu veux du shit”. Le môme n’a pas quinze ans et dans cet endroit passant du Boulevard Mendès-France, la démarche est quelque peu agressive.

Un exemple de mixité menacé

Dans la cour derrière la mosquée, à proximité du pont reliant l’île de Thau au quartier Pont-Levis. Une dizaine de cousins “gitans andalous” sont en pleine partie de pétanque. Cela se chambre et les rires fusent. Ils sont trentenaires, pères de famille pour la plupart et ont tous vécu ici depuis leur enfance. Une impression de nostalgie se dégage de la conversation. « Depuis 15 ans, ça a changé. Ici même, il y avait une péniche où tout le monde se réunissait dans la bonne ambiance pour faire des billards ou des baby-foot. On nous l’a enlevée. Pareil pour la fête foraine et le bal », regrette-t-il.

Vue de la partie Nord de l’île de Thau depuis la passerelle St-Joseph © Benoit Drevet

Son cousin par alliance, Manu, se désole que l’endroit soit devenu « un lieu délaissé, sans loi ni travail pour des jeunes qui n’ont même plus de respect pour les anciens ». Même les canaux et l’étang de Thau entourant ce que tous revendiquent comme étant « le plus beau quartier de France » sont devenus « une déchetterie », dans laquelle « il n’est plus possible de se baigner ». En réalité, on y trouve surtout des bateaux à moitié échoués et rouillés, beaucoup de vases et quelques déchets.

« Frakito », 32 ans et un air de chef de bande, a l’éloquence d’un homme politique. « Ils font venir des gens d’ailleurs pour ravaler les façades ou nettoyer les rues alors qu’il y a ici toutes les compétences nécessaires ». Il affirme avoir peur pour la sécurité des enfants et des femmes de sa communauté à cause « de la tension liée à la drogue ». A côté, celui qui se fait appeler le « Don »  prévient : « s’il y a une balle perdue ou un de nos gosses qui se fait écraser, ce sera pire que le Bronx ». Pour Frakito, toutes ces confidences sont ni plus ni moins qu’« un appel à l’aide », avant qu’il ne soit trop tard et que le vivre ensemble, mis en exergue par tous les habitants, ne soit plus qu’un lointain souvenir.

« 17 », place de la Seincholle, une grande aire de jeux, avec des pelouses, juste devant le petit port. Quand les parents ne sont pas sur les bancs pour surveiller leurs enfants, l’œil vigilant d’un voisin ou d’un ami peut toujours guetter la moindre alerte. « Le soir, tous les gosses viennent ici. C’est l’épidémie », plaisante Faty, 40 ans, au milieu de ses trois copines. Elles disent se plaire dans ce quartier et s’y sentent « en sécurité ». Au point de rester discuter « le soir sur la place, parfois jusqu’à l’aube ». En cas de problème, elles savent qu’elles pourront “compter sur les jeunes” du quartier.

Des dizaines d’enfants jouent place de la Seincholle, un endroit de la cité où il fait bon vivre © Benoit Drevet

Ces derniers se rassemblent en bas du Globe, « Place de la Sauvagerie », disent-ils, à la fois fiers et hilares. Posés devant leur food-truck, « avec du son », ils discutent sur des chaises ou sur leur vélo. Ils ont presque tous la vingtaine. Ce quartier, synonyme de « bonne ambiance », ils l’ont “dans la peau”. Les problèmes ? « Ce sont des gens qui viennent de la ville. Ils veulent aller en boîte à Montpellier sans travailler », assure Kader, le plus vieux du groupe. Alors les rivalités de bande commencent. Une question de contrôle du territoire. Ils assurent qu’il préféreraient « pouvoir rester tranquille ». Ce qui n’a pas été le cas récemment. « Deux fusillades ont eux lieu. Une fin mars et l’autre début avril », d’après Kader. A chaque fois au même endroit, devant le Globe. Deux fois, ils se sont fait “tirer dessus” et deux jeunes du quartier ont été blessés. « Un à la Kalash, l’autre au calibre 12 de fusil de chasse ». Bilan, « une hanche arrachée et un abdomen transpercé », alors que “des enfants achetaient des barres chocolatées au food-truck”.

Leur voiture, une Clio blanche, a été attaquée alors que plusieurs jeunes se trouvaient dedans. Des impacts des balles sont visibles à l’intérieur -sièges et garniture de la portière avant gauche transpercés – la carrosserie a été refaite. Malgré les cagoules, ils affirment savoir qui a fait ça. Pourtant, ils disent ne pas vouloir prendre les armes. Mais le mal est fait. « Maintenant, c’est la guerre », lance l’un d’eux. Résultat, Kader constate que « les gens du quartier n’osent plus rester sur cette place, ils ont peur de mourir »…

Réfutant les clichés, les riverains de « la plus belle cité de France » apparaissent fiers d’habiter dans ce quartier populaire où ils assurent qu’il fait bon vivre depuis des décennies. Mais, après des années d’une mixité communautaire qui a semblé exemplaire sur cette île artificielle bordée par l’étang de Thau, des habitants se posent aujourd’hui des questions sur leur sécurité. En cause, les règlements de compte liés à la drogue. Et si l’île de Thau devenait vraiment une zone urbaine sensible ?

BENOIT DREVET