La Pointe Courte,
un paradis en péril

Caroline Bern
Vue sur l’étang de Thau depuis les cabanes de pêcheurs © Caroline Bern

Des dix quartiers de Sète, celui de la Pointe Courte abrite une poignée d’irréductibles Pointus. Créé en 1666, il est un petit paradis où se sont succédées des générations de pêcheurs, au bord de l’étang de Thau. Mais à force de produits, l’eau est devenue trop propre et la faune a disparu. Les pêcheurs avec.

« C’est Georges qu’il faut rencontrer, conseille Lou, une petite dame au dos bossu par le temps. Lui, il vous parlera du quartier de la Pointe Courte. Il y est né. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. Moi aussi, je suis née ici. Mais je ne suis pas issue d’une famille de pêcheurs. Revenez demain matin. Là, au coin de la rue où il y a les filets et la corbeille orange. » Le rendez-vous est fixé. Dans ce port de pêche de Sète, la centaine de Pointus vit et cohabite sans téléphone. Les habitudes du noyau dur, de ceux qui sont là depuis des générations, sont les mêmes depuis des décennies. « Ils seront là, les hommes, à discuter entre eux. Vous tomberez forcément sur lui ».

Le quartier de la Pointe Courte est nichée derrière la gare. À dix minutes à pied, à peine. Mais rien ne l’indique. Le balai des voitures sur le pont Sadi-Carnot est incessant aux heures de pointe. Construit en parallèle, à quelque mètres, le pont faisant passer les trains franchissant aussi le canal n’assure aucun calme. A ce stade, sa réputation de petit coin de paradis, au bord de l’étang de Thau, fait défaut.

Le nom éponyme de l’arrêt de bus, situé à l’entrée de l’échangeur en direction de Balaruc-les-Bains, rassure. Derrière les voitures garées sur un parking, presqu’à l’abandon, une barrière. Des escaliers. Des ordures. Des sacs en pagaille. L’endroit est si peu accueillant qu’il pourrait être un cul-de-sac. Une fois ce passage emprunté, la Pointe Courte apparaît.

Près du pont Sadi-Carnot, depuis la terrasse du bar « Le Passage » © Caroline Bern

Un coin de paradis où tout est possible

Les maisons, aux multiples couleurs pâlies par le soleil, ne dépassent pas un étage. Les draps, les linges et les rosiers pendent aux balcons. Le quartier de la Pointe Courte, s’il est caché, n’est pas sans vie. Et un seul bistro suffit. Situé sur le quai du Mistral, le bar du Passage accueille quelques locaux. Et pas mal de touristes. La vignette du Routard les attire. Pour un café, un verre ou un plat du jour. A 18h45, le Boat 1503 et son équipage glissent jusque vers le quai. Il est obligé de faire demi-tour. Le pont mobile ne se lèvera plus de la journée. « Savez-vous si on peut s’amarrer ici ? ». Les touristes hochent la tête. « Demandez plutôt à côté. Ils sauront mieux que nous ! ». La réponse du voisin, un local pourtant, n’est pas plus claire. Torse nu, lunettes de soleil sur le nez, verre de vin rosé à la main, il se contente d’un haussement d’épaule. Forcé d’aller un peu plus loin, l’équipage trouve enfin sa réponse. La petite dizaine d’habitants lui vient en aide. L’un d’eux attrape la corde. Le boat est amarré. Car ici, à la Pointe Courte, il n’y a pas vraiment de règles. Et sans règles, tout est possible.

Un vent de liberté

Josian Izoird dans sa cabane de pêcheur © Caroline Bern

Ce lendemain matin, le filet et la corbeille orange sont bien là. Mais Georges est introuvable. Il a laissé son trousseau de clés sur la porte de son garage. Il ne doit pas être très loin. En attendant, direction la cabane extravagante. Celle repérée la veille. Où trônent des nains de jardin, des poissons, des pancartes « Interdit aux chiants », des têtes de poupées, des poissons, des filets de pêche, une guitare, des jouteurs. Une décoration sens dessus-dessous, celle des arts modestes, signée Josian Izoird. L’auteur est sourd d’oreille. Le dialogue difficile. Mais sa bonhomie n’empêche pas qu’il raconte sa vie d’artiste et surtout combien il a aimé sa vie de pêcheur. Avant que l’activité disparaisse et que les maisons soient rachetées par les Parisiens et les Lyonnais, arrachant des mains des Pointus les maisons transmises de génération en génération depuis quatre siècles.

Josian Izoird est né, ici, rue de la pétanque. A l’époque où les mères accouchaient à la maison, il y a 63 ans. Lui a toujours refusé l’autorité. Il quitte l’école à 11 ans. Après des petits boulots, il finit par se rapprocher du port en trouvant une place parmi les ostréiculteurs. « Je travaillais dix heures par jour et j’étais payé une misère ». Alors Josian Izoird assure la relève. Il prend le bateau familial. Chaque jour, pendant 40 ans, le Pointu part à la pêche. Il ramène entre quarante et cinquante kilos de palourdes par jour. À cette époque, la pêche était bonne. Aujourd’hui, c’est terminé.

« La Pointe Courte, c’est fini »

Sur la dizaine de rues que compte la Pointe Courte, Georges doit être visible. Au détour de son garage, un monsieur apparaît. Il a le salut facile. C’est bien lui, Georges Brel. Celui qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît. Parler de son quartier ? Aucun problème.

Georges Brel est né au bar « Le Passage » il y a 76 ans. Il vend encore des filets de pêche © Caroline Bern

Il ne se fait pas prier pour entamer la conversation. Ni pour arriver à la conclusion. « Dans dix ou quinze ans, le quartier sera le Saint-Tropez de l’étang de Thau, parie-t-il. Ce sera démoli et reconstruit pour le tourisme. La Pointe Courte, c’est fini. Enfin, celle que j’ai connue ».

En 50 ans, le quartier a perdu la quasi-totalité de ses pêcheurs, passant d’une centaine à une poignée.  À l’époque, l’étang était fait d’eau douce. Il était une mine d’or. Palourdes, moules, daurades, soles, huîtres, toutes s’y reproduisaient à profusion. Depuis que des produits y sont jetés, des sulfates et des engrais, les herbes et les algues ont disparu et ne protègent plus l’étang. L’eau de mer a remplacé l’eau douce et la vie de l’étang a disparu.  Il n’y a donc presque plus rien à pêcher. « L’un des rares pêcheurs s’est même arrêté il y a un 15 jours. Il faudra attendre le mois d’août pour recommencer. » Parole de Pointu sans faille.

Caroline BERN