La France d’Anne Nivat

Anne Nivat en séance de dédicace de son ouvrage « Dans quelle France on vit » aux côtés d’Ewy Plenel © Benoit Drevet

Invitée à la conférence du festival ImageSingulières consacrée à La France vue d’ici, la journaliste Anne Nivat est revenue sur son dernier ouvrage « Dans quelle France on vit ». Une « immersion » dans six villes moyennes censée refléter les réalités de notre pays. Dans cet entretien, elle esquisse sa vision très personnelle de la France et de son métier.

Trouvez-vous des similitudes entre votre travail et celui des photographes du festival ?

Il y a un véritable écho, dans le sens où l’image et le texte se complètent. J’ai une écriture très visuelle. J’écris pour mon lecteur afin qu’il puisse se représenter ce que je lui décris, y compris mes interlocuteurs. Mais s’il y a des images prises par des photographes qui ont suivi leur propre intuition, leur propre angle, c’est encore plus riche.

Quand et comment vous est venue cette idée ?

C’est en revenant fracassée de mes reportages de guerre que j’ai écrit ce livre sur la France. Dans ce pays où j’ai construit une famille, où je me ressource, j’ai la chance de vivre en paix, sans avoir une angoisse du danger permanente, sans être démunie de tout, comme je le suis dans des pays en guerre. Depuis quatre ou cinq ans, je sentais des malaises en rentrant en France. Je sentais du déni sur pas mal de sujets. Je me suis demandée : « Est-ce qu’il n’y a que moi qui le voit, ou personne ne veut en parler ? Est-ce que c’est tabou ? » C’est là qu’a commencé à germer en moi l’idée de parler de tout cela en France, même si elle n’est pas en guerre, et de porter mon regard de reporter de guerre. Je n’ai pas besoin qu’il se passe quelque chose pour raconter. C’est l’anti-scoop.

Aviez-vous connaissance à ce moment du projet de Mediapart sur « La France vue d’ici » ?

Effectivement, quand j’ai commencé à chercher de la documentation sur la France, j’ai découvert ce projet et je l’ai trouvé super. Je me rappelle m’être plus ou moins dit que je pourrais utiliser des photos pour illustrer mon livre. D’abord parce que j’ai trouvé le titre très joli. Il m’évoque la proximité. Il n’y a pas de distance.

Anne Nivat devant les tableaux de « La France vue d’ici » au festival ImageSingulières © Benoit Drevet

Aviez-vous besoin de prouver que la France n’est pas en guerre ?

Je n’avais pas besoin de le prouver. Pour moi, c’est indécent d’entendre un homme politique ou n’importe qui d’autre dire que la France est en guerre. Quiconque dit cela, je lui ferai bien faire un stage de 48 heures avec moi à Kaboul, Kandahar, Nadjaf ou Kerbala. L’idée d’écrire sur la France m’est venue avant qu’elle ne soit attaquée sur son sol par des terroristes. Mais le fait que ces attentats aient eu lieu en France a ajouté à mon désir d’écrire ce livre. C’est véritablement en 2015, après Charlie, que je me suis dit : « Il faut que je me dépêche parce que l’on est en plein dedans. »

Comment s’est fait le choix des six villes (Ajaccio, Lens, Lons-le-Saunier, Montluçon, Laval, Evreux) où vous vous êtes rendue ?

Je les ai choisies selon deux critères : des villes de moins de 50 000 habitants, et vierges de toute couverture médiatique. La France est encore un pays très centralisé, y compris médiatiquement, et je ne fonctionne pas comme cela. Depuis toujours, les endroits qui m’intéressent ne sont jamais ceux où il y a beaucoup de monde. A force de traîner où il n’y a personne, il s’y passe toujours quelque chose. Comme le disait Flaubert :  « Il suffit de regarder une chose longtemps pour la trouver intéressante ». La plupart des journalistes font l’inverse.

Qu’y avez-vous trouvé ?

Des histoires humaines, c’est cela le reportage. Ce ne sont pas des interviews mais une immersion, donc l’intérêt et le respect sont mutuels. Elle émane un portrait impressionniste de la France dans laquelle nous vivons. J’ai mis un point final mais j’aurais pu ne jamais m’arrêter. Je ne pensais pas écrire autant sur chaque ville, je pensais faire 40 ou 50 pages par chapitre. J’ai été moi-même surprise par la richesse de matériau dans chaque ville.

Anne Nivat, Sophie Dufau (rédactrice en chef adjointe à Mediapart) et Edwy Plenel (journaliste et co-fondateur de Mediapart) lors de la conférence sur le thème « Raconter le récit national ».

Ces personnes se sentent-elles isolées ?

Cela dépend où, c’est très contrasté. Beaucoup de gens défendent bec et ongle leur ville et n’iraient vivre pour rien au monde à Paris. Et en même temps, ils critiquent la façon dont les médias traitent leur ville, ou plutôt ne les traitent pas. Quand quelqu’un comme moi arrive de Paris, ils sont à la fois perplexes et intéressés. Mais le fait est qu’il y a une décrédibilisation totale des médias, avant tout nationaux. Ce sont aux journalistes de travailler pour gagner à nouveau la confiance des lecteurs ou des consommateurs de médias. C’est faisable.

D’après vous, dans quelle France vit-on ?

On vit dans une belle France, un pays magnifique, hyper divers, hyper riche, hyper varié. Et pourtant, tout le monde s’en plaint. Pour moi qui ai l’habitude de voyager et de raconter la vie des autres ailleurs en dehors de ma bulle, j’ai aussi un peu écrit ce livre pour cela, pour que l’on se rende compte de la chance que l’on a de vivre dans un pays en paix.

Propos recueillis par BENOIT DREVET et PIERRE LE GALL

 

« Dans quelle France on vit », par Anne Nivat, éditions Fayard