La Corniche, un « village » devenu lieu de passage

La promenade du Lido menant au quartier de la Corniche ©Mehdi Boudarene

Juché entre le mont Saint-Clair et la mer, à une demie-heure à pied du centre-ville, le quartier de la Corniche n’est pas facile d’accès. Ancien quartier de pêcheurs, il fut le terrain de jeu de Brassens au milieu des années 30. Le chanteur sétois y vantait ses mérites dans Supplique pour être enterré à la plage de Sète. Surnommé « le village » par ses habitants, le quartier a aujourd’hui bien changé. Ouverte au tourisme de masse à la fin des années 70, la Corniche a vu arriver des cohortes de touristes allemands, anglais ou hollandais. Ce mouvement fut accompagné par une frénésie immobilière : hôtels, résidences secondaires, village vacance, casino… Au grand dam des Cornicéens.

« Ici, c’est un endroit très spécial. On a la chance d’avoir un cadre magnifique mais les choses ont changé. Plus le temps passe, plus les gens se renferment… », regrette Claude, en promenant ces deux labradors blancs près du terrain de pétanque. Pour ce laveur de vitres des « maisons cossues de la colline », le quartier s’est peu à peu transformé en lieu de passage. La grande route Joliot-Curie a chamboulé les rapports sociaux. « Avant, dans le centre, on avait une place, même une église mais ils ont tout détruit pour construire des résidences pour touristes ». Au coeur de ce quartier, quelques commerces font de la résistance comme le dernier bistrot, le Coq d’or. Attablé en terrasse, Patrick, qui habite « une des dernières maison de pêcheur », est le témoin privilégié de l’évolution du quartier. « La Corniche, on l’appelle le village. Les commerces se transmettent de génération en génération, entre Cornicéens. Il y avait un vrai esprit communautaire. C’est désormais fini… » Ces temps révolus rendent amer l’ancien carreleur. « Les gens ont perdu l’envie de se sociabiliser. »

Se promener dans le quartier de la Corniche, c’est éprouver des sentiments contradictoires. Les Cornicéens s’émerveillent pour ses criques et son eau cristalline, et ressentent de l’amertume devant ces résidences privées de dix étages un peu cheap. Construites dès le début des années 80, elles ont peu à peu remplacé les maisons de pêcheurs, et totalement grignoté le littoral. Depuis la rue Joliot-Curie, on ne distingue plus que des barres d’immeubles quand les flots bleus battaient autrefois devant les yeux des Cornicéens.

La rue commerçante du quartier, Joliot-Curie, est traversée par une double voie bruyante. Le lieu est peu propice aux rencontres © Mehdi Boudarene

Coincé entre le casino et l’hôtel Impérial, le Coq d’or est un vestige du passé. A l’intérieur, une radio déversant des tubes des années 80 accueille une clientèle d’habitués. Sur les tables, les pages hippiques du quotidien Midi Libre accompagnent le petit jaune. Au comptoir, un homme corpulent découpe une butifarra en gros morceaux. Au-dessus de lui trône une dizaine de coupes glanées par le club de pétanque du quartier. Les clients, les yeux rivés sur l’écran de télévision branchée sur la chaîne Equidia, suivent la course en silence. La fin de celle-ci signe le départ d’un homme au visage buriné.

A l’extérieur, le ballet incessant des voitures, circulant à grande vitesse sur le boulevard Joliot-Curie, couvre le cris des mouettes. Sur la piste cyclable jouxtant la deux-voies, des touristes défilent sur leur vélo de location. Le village-vacances Lazaret, construit sur l’unique parc du quartier, est à deux pas. « Avant ici, c’était un point de rencontres avec de la verdure. Le parking a peu dénaturé la place », se souvient Sammy, qui tient la seule épicerie du quartier. Aujourd’hui, deux hôtels se font face, le Sable d’Or et l’Impérial. Devant le Casino un peu vieillot et aux vitres salles, un homme à la peau cuivrée remonte la rue pieds nus sous le soleil déclinant.

« Ca fait un peu blockhaus de la 2e Guerre Mondiale »

Sur les grilles d’un nouvel immeuble en construction à quelques rues du centre, un dépliant annonce en grosses lettres : « Commerces et plages à vos pieds ». Derrière la structure de béton encore nue, de vieilles bâtisses témoignent d’un autre temps . « Il y a six mois, ici, il y avait encore une maison de pêcheurs », affirme Monique, 75 ans, une Cornicéenne « pur jus ». « Dès qu’une maison est en vente, les promoteurs se précipitent. Ils les détruisent pour construire des villas pour touristes ! »

A quelques mètres de là, le long de l’étroite promenade du Lido, le bruit du ressac accompagne les pas des badauds.  De l’autre côté du rivage, des immeubles de constructions récentes se succèdent les uns après les autres. « Les nautiques de St-Clair », « La Corniche » ou « Coeur Corniche », ces résidences fermées sont de véritables paradis artificiels pour retraités : piscines privées, terrains de tennis privés, boulodrome privés… Seules les déjections de leurs chiens parsemant la promenade sont publiques.

Une résidence pour vacanciers obstrue la vue sur la mer
© Mehdi Boudarene

« Ca fait un peu blockhaus de la 2ème Guerre Mondiale quand même », lance Jan, conseiller fiscal à Lausanne, venu passer quelques jours à Sète avec sa femme. Si la comparaison est peu flatteuse, les véritables blockhaus ont au moins su résister à l’épreuve du temps. Ici, de nombreux appartements présentent en effet des balcons défraîchis voire rongés par la rouille. Sur d’autres, des travaux de ravalement sont en cours. « C’est du placo-plâtre, ça se voit que cela a été construit à la va-vite », souligne Jan, raillant la couleur des bâtiments. « Un camaïeux saumon, d’un goût douteux ». Autre sujet de raillerie, les nombreux panneaux « A vendre ». « J’en ai compté au moins une dizaine, la proportion de “lits froids” doit être très forte ». A la nuit tombée, dans l’atmosphère moite, ces habitations inoccupées aux volets fermées offrent surtout une ambiance sinistre.

A l’inverse, les criques, situées en contrebas, ravissent les Cornicéens. Nichée entre deux énormes rochers, une jeune fille en maillot pianote sur son téléphone. A cet endroit, le mélange de sable grossier et de galet rend la marche périlleuse mais l’eau y est d’une clarté cristalline. Protégé de la bruyante double voie par un haut talus, la crique, propice aux confidences, est prisée des amoureux. Les vagues caressent le rivage dans une danse infinie. Au loin, un voilier dérive lentement sur la mer scintillante du soleil de midi.

Les criques sont le seul lieu encore préservé dans le quartier
© Mehdi Boudarene

En haut du talus, un homme au physique bourru balaye péniblement un terrain poussiéreux. Nasser, retraité de l’armée et membre actif du club de boules de la Corniche, hèle un propriétaire de labrador. « Je l’ai regardé bien dans les yeux. Il s’est senti obligé de ramasser la crotte de son chien », annonce t-il fièrement. Ce boulodrome improvisé, face à la mer, offre un cadre incomparable aux amateurs de pétanques. « Même à Narbonne, ils n’ont pas de coin aussi beau », affirme t-il, tout en rassemblant en petits tas les crottes jonchant le terrain. Vendredi prochain, c’est le tournoi inter-club. « A partir de 19 heures et jusqu’à pfiou… » Jusqu’à finir les cubis de rosé, certainement.

Après les crottes, Nasser râle contre le Maire de Sète qui « préfère construire un conservatoire à l’autre bout de la ville plutôt que soutenir notre club ». Les résidences pour vacanciers sont aussi victimes de son courroux. « Ils disent : “Il faut préserver la nature mais ils vendent, ils vendent… » pointant du doigt un immeuble beige qui semble inhabité. « Celui-là a été construit il y a cinq ans mais il est trop près de la mer », et de fait concerné par la loi littoral. L’association du quartier et des élus écolos se sont opposés au projet, qui est aujourd’hui au point mort. Le terrain privatisé jouxtant l’immeuble est encadré par des clôtures et laissé à l’abandon. Une flore sauvage d’une exceptionnelle beauté s’offre aux quatre vents.

MEHDI BOUDARENE