Hervé Lequeux et Sebastien Deslandes : « La banlieue, c’est le royaume de la débrouille »

Hervé Lequeux et Sébastien Deslandes © Mehdi Boudarene

C’est l’histoire d’une rencontre. Celle d’un journaliste et d’un photographe qui ont décidé de croiser leurs regards, leur sensibilité propre. Sebastien Deslandes et Hervé Lequeux ont engagé en 2009 un projet au long cours, afin de documenter le quotidien de la jeunesse des quartiers populaires dans le but de « dépasser les stéréotypes ». Des Mureaux à Vaulx-en-Velin, en passant par les quartiers nord de Marseille, ils livrent le portrait intime, complexe et touchant d’un monde si près et pourtant si loin.

Quelle France souhaitiez-vous montrer à travers votre travail ?

Hervé Lequeux : Nous avons tracé une ligne imaginaire à travers la France des quartiers populaires pour dialoguer avec elle, la rencontrer, pour commencer, ce qui n’est pas évident dans certains endroits, établir un contact et passer les caps successifs. On se présente, on parle de notre projet. Ce que nous voulions, c’était avoir un vrai échange. Nous étions là pour recueillir leur parole, leur poser des questions, les orienter sur les problématiques qui nous semblaient pertinentes.

Sébastien Deslandes : Nous avons retrouvé les mêmes problématiques économiques et sociales dans les quartiers : chômage, délinquance, déscolarisation. L’accès à l’emploi est toujours plus simple dans les grandes villes comme Paris qu’à Saint-Etienne dans lesquelles on rencontre d’autres difficultés. En terme d’identité, il font également face à un questionnement entre celle de leurs parents et la leur. Il y a un réel tiraillement que je nuancerai avec une identité locale très forte. Habiter dans une cité de Vaulx-en-Velin, c’est être imprégné de celle-ci, c’est être soi même foncièrement différent d’un jeune issu des quartiers nord de Marseille, par exemple..

HL: À Paris, la première chose que l’on voit, ce sont de grandes barres d’immeubles, des quartiers énormes dans lesquels vivent la jeunesse. Cette jeunesse se retrouve mise à l’écart, déjà en terme géographique. Ils sont mis au ban de la société. Certains disent même qu’ils ne sont pas vraiment Français. Nous avons voulu dire : vous êtes le futur de la France, ce métissage que la France a bâti patiemment, intelligemment même, sans communautarisme, en proposant une école ouverte à tous. Notre volonté était d’entrer dans ces interstices, de raconter qui ils sont, quels sont les problèmes sociaux, économiques.

Nous avons aussi découvert des luttes entre quartiers. Entre Gennevilliers et Asnières, c’est une lutte de territoire sans pitié, très ancienne. D’habitude, ce sont des barres de fer, là c’est un coup de couteau qui est sorti. Un gamin de 15 ans est mort. Et cela appelle à la vengeance, l’engrenage il est là. Certains jeunes n’osent même plus sortir de leur quartier, passer d’un collège à un autre, c’est impossible… D’où la déscolarisation. Ils ont fait des bêtises à l’école et on leur propose un autre collège où ils ne peuvent pas mettre les pieds, impossible.

Quelle a été votre moment le plus marquant ?

SD : Il y a des rencontres qui marquent plus que d’autre, c’est le cas de Saber, un jeune qui vit aux Mureaux (Yvelines). Il a de l’énergie, un bon regard, franc, direct, et surtout, il est symbolique d’une partie de cette jeunesse. C’est un personnage romantique, plein d’extrémité. Il a monté très tôt sa boîte de vente de sandwichs devant les boites de nuits de Paris. La banlieue, c’est le royaume de la débrouille, le sens de l’initiative fait loi, la créativité commande. C’était une étoile filante, toujours au courant de tout, son rêve était de devenir réalisateur. C’est assez rare dans ces quartiers où la dimension pragmatique est très présente. Il doivent répondre à des choses très concrètes, parfois imposées par leur parents. Il y a une dimension économique à laquelle il faut répondre, le frigo est vide, à 20 ans, ils ont le sentiment d’être un coût pour la famille. Cela les éloigne du rêve.

Saber est très différent, c’est pour cela qu’il est attachant. Ce mec est un des rares qui sort du quartier, il est « bilingue », il sait s’adapter, il n’a pas peur d’aller à Paris. Certains jeunes n’y vont jamais, pour eux c’est très intimidant.

HL : Moi je vais m’arrêter sur les jeunes des quartiers nord de Marseille. On y ressent une grosse tension. Et là, on tombe sur ces jeunes qui nous invitent à se rendre à la plage directement. On a passé deux, trois semaines avec eux. Le bilan catastrophique des familles monoparentales, les mères qui n’arrivent pas à nourrir leurs enfants, les poussant à commettre de petits larcins, se « faire des chinois », comme ils disent, on a évoqué tout cela avec eux.

Ils nous ont aussi protégé. Dans cet endroit là, c’était chaud, vraiment chaud. Et ils nous ont emmené dans une ambiance plage, fait partager le côté marseillais. Ils nous ont fait rire aux larmes, il y avait un trublion, un vrai phénomène. Cela me rappelait mes copains d’ici, à Sète. J’étais vraiment en résonance avec eux. C’est cela qui m’a marqué.

Êtes-vous satisfait du rendu de l’exposition ?

HL : C’est un cadre un peu particulier, on a intégré le projet «La France vue d’ici », à partir d’une idée que l’on n’avait pas complètement explorée. Nous avons réfléchi avec Sébastien à cette histoire d’entrepreneurs. On a dans ces quartiers des success-stories, de mecs qui sont partis de rien. Après, on nous a accusé de montrer la jeunesse uniquement sur un plan positif. Nous, on revendique au contraire une vision la plus neutre, dans le sens où on partait sur une problématique bien précise.

SD : Nous n’avions pas la moindre prétention. D’autres que nous, en allant dans ces quartiers, pourraient en tirer quelque chose de tout à fait différent. Nous voulions montrer une réalité, pas « la » réalité. Il ne s’agit pas de positif, ou négatif, mais de dynamiques fortes dans les quartiers, qui ne sont en rien anecdotiques.

Quelle photo est selon vous la plus représentative de votre travail ?

HL: Il y a une image exposée dans « La France vue d’ici », que Gilles (Favier, directeur artistique du festival, ndlr) a eu la gentillesse de tirer en grand, prise à Vaulx-en-Velin. On y voit une fille assise sur une table, elle est Algérienne. Son copain en face est Turc, il y a aussi un Guadeloupéen, une Guinéenne, une Sénégalaise… C’est symbolique de notre travail et du thème de cette édition.

Il y a une autre photo qui représente en quelque sorte l’épilogue de notre travail. Nous voulions rendre hommage à Zyed et Bouna, en rencontrant les familles de Clichy-sous-bois.

On nous disait souvent, au sujet des problèmes à l’école: « oui mais nos parents ne parlent pas bien français », mais aussi « on a pas la place pour faire nos devoirs ». Nous nous sommes retrouvés dans une chambre de 18 mètre carré avec six lits gigognes et 5 enfants…   Avec à côté, un salon et une télévision qui fait du bruit à fond.

Plus que du photojournalisme, c’est une démarche documentaire : la rencontre et l’intervention, le choix des thématiques, le temps passé avec les gens… Nous sommes des auteurs qui interviennent dans la réalité.

MEHDI BOUDARÈNE