Gilles Favier : « Je vois cette édition comme une réponse aux 44% de votes FN à Sète»

Le directeur artistique du festival ImageSingulières souhaite mettre en avant une photographie humaniste, reflet d’une France diverse, qu’il pose comme « un acte de résistance ». Le rendez-vous vit peut-être ses dernières heures sous la houlette de Gilles Favier qui aimerait « passer le relais ». 

 

Gilles Favier © Mehdi Boudarene

Vous avez choisi la citation de Paul Valéry, « La France terre diverse, comme le peuple qui l’habite », pour illustrer cette 9ème édition d’ImageSingulières. Pourquoi ?

J’ai repéré cette phrase il y a longtemps dans une préface d’un ouvrage de François Kollar traitant des mineurs. En 1928, on demande au photographe de représenter tous les corps de métier. Et lorsqu’il se penche sur le cas des mineurs, il se rend compte qu’il n’y a quasiment pas de Français qui travaillent dans les mines. Cela lui inspire cette belle phrase de Paul Valéry. A l’occasion de ce festival, j’y vois une réponse aux 44% de votes Front national au second tour de la présidentielle à Sète. Si l’image de la France que porte ce vote avait réellement existé, nous n’aurions pas connu Paul Valéry, né d’une mère italienne. Les mines n’auraient pas fonctionné, et Sète, constituée de plusieurs vagues d’immigration, n’existerait pas non plus. On pose donc cela comme un acte politique, un acte de résistance. Le peu de pouvoir que j’ai, je l’utilise comme cela.

Quelle est la genèse du festival ? L’offre existante, entre Arles et Perpignan, n’était-elle pas satisfaisante ?

Je suis venu à Sète pour un reportage en 1998. Il s’est passé quelque chose. J’avais envie de quitter Paris et j’ai décidé de m’installer ici. C’était une époque où je voyageais beaucoup, essentiellement en Afrique, et c’est ici que je voulais retrouver un nid. Mais je ne voulais pas y travailler. Après avoir convaincu Valérie [sa femme et directrice du festival, ndlr] de venir habiter à Sète, nous nous sommes aperçus qu’il y avait une vraie demande. De la part de la Ville, qui nous a demandé d’organiser des expositions autour des joutes, mais aussi de la part des habitants, avec notamment un projet de biennale des jeunes photographes. Pour la première édition, nous avons uniquement organisé des résidences. Les Sétois ont adoré car ils ont vu la ville telle qu’il la connaissait. De notre côté, nous ne savions pas trop où nous allions. Nous avons expliqué que les deux évènements régionaux n’étaient pas satisfaisants pour les gens de photo. Perpignan était trop resté dans un entre-soi de professionnels des années 2000. Arles, qui était de toutes façons centrée sur la photographie plastique, avait perdu son côté festif. Dès la deuxième année, nous avons donc décidé de monter un festival en parallèle des résidences.

Sète s’est-elle appropriée le festival comme vous l’espériez ?

Aujourd’hui, j’entends les Sétois dire « notre festival ». C’est très gratifiant. Nous fonctionnons avec énormément de bénévoles très investis sans lesquels le festival ne pourrait pas tenir. C’est cela aussi qui fait Sète. C’est avoir dix personnes à minuit qui donnent toutes leur avis sur une installation. Du côté de la Ville, c’est différent. La municipalité nous soutient mais nous manquons de subventions. Nous déménageons sans cesse et cela nous coûte beaucoup d’argent.

Est-ce que l’organisation d’un tel festival est une manière de passer le relais entre les générations ?

On trouve ici plein de jeunes photographes, qui exposent ou qui participent à l’organisation du festival. Certains ont été mes élèves et j’essaye de leur déblayer le chemin. Je vois des jeunes talents que j’ai soutenus participer aujourd’hui au projet « La France vue d’ici ». C’est un grand bonheur de voir qu’un bel avenir s’ouvre à eux.

La photographie documentaire est-elle encore pertinente dans une société où l’information est dominée par l’urgence ?

Au delà de la photographie, nous essayons de montrer ici que le documentaire au sens large est indispensable. On voit bien la nécessité de revenir au temps long, de sortir de l’immédiateté qui empêche de réfléchir. Le temps est l’essence du documentaire. Faire du documentaire, c’est donc prendre son temps, réfléchir. Elle permet de traiter un sujet long et impose un point de vue subjectif. Je pense que l’objectivité n’existe pas. Dire qu’on ne fait pas de politique est déjà, selon moi, faire de la politique. Je préfère un point de vue tranché que des choses mièvres.

Peut-on concilier ce temps long du documentaire avec l’organisation d’ImageSingulières ? Peut-on imaginer ce festival sans Gilles Favier ?

Je suis sur la fin de mon aventure avec ImagesSingulières, mais ce festival a bien marché parce que j’étais photographe et que je n’ai pas arrêté de l’être. Bien sûr, organiser un tel évènement est très chronophage et la seule chose que je puisse réellement faire en ce moment est de revisiter mes archives. C’est dans ce cadre que je vais prochainement sortir un livre sur mes années à Belfast. L’idée est donc de passer le relais doucement pour revenir à mon travail. Je suis aussi devenu amoureux de Valparaiso (Chili). C’est un peu mon nouveau Sète. J’aimerais, à terme, m’y installer. Je pense de toutes façons qu’il faudra trouver d’autres manières de fonctionner, par exemple, avec la Maison de l’image. C’est indispensable car si l’on ne trouve pas de modèle plus pérenne, l’avenir du festival est questionné.

Quels sont vos meilleurs et pires souvenirs d’ImageSingulières ?

Je me souviens, l’année dernière, du vernissage d’une exposition mano a mano de Garcia Alix et d’Anders Pettersen, deux maîtres de la photographie documentaire. Alors qu’Anders faisait son discours, il y a eu un problème de synchronisation et le camion d’une troupe de majorettes a traversé la salle. Le projet initial était déjà bien loufoque mais là, c’était complètement le bordel, c’était génial ! C’est cela aussi ImageSingulières. On fait du mieux que l’on peut mais on ne se prend pas au sérieux…

Mais le plus beau souvenir, c’est avant tout ce collectif, ces amitiés qui se sont nouées, c’est avoir réussi à embarquer toutes ces personnes dans cette aventure humaine.

MEHDI BOUDARENE ET GRÉGOIRE MÉROT

Bio express de Gilles Favier :

« Le temps est une des valeurs cardinales de la photographie
documentaire ».Cette phrase, signée Gilles Favier est
symbolique du travail de ce photojournaliste. Il aura cherché
tout au long de sa carrière à redéfinir les contours de son
métier.

Privilégiant le fond à la forme, ses projets nécessitent
plusieurs mois voire plusieurs années pour se concrétiser.
Fidèle de Libération, dans lequel il commence à publier dès
les années 80, baroudeur, dénicheur de talents, Gilles Favier
porte un regard humaniste sur les sujets qu'il photographie,
avec un intérêt marqué pour les marges de la société.

Il ne voit dans la photographie qu'un simple medium.
L'important, c'est le fond, c'est les autres. « La photographie
n’est qu'un bout de papier. Il ne faut pas la sacraliser plus
que ça. Parfois, j'aimerais faire le même métier, sans avoir à
prendre des photos ».