Gilles Coulon, la photographie douce-amère

Gilles Coulon
Gilles Coulon © Lina Trabelsi

Dans le cadre du projet « Jeunes générations », le photographe Gilles Coulon a été sélectionné par le ministère de la Culture pour présenter, à Sète, comme une dizaine d’autres photographes, son projet Extime. Un portrait mosaïque de la jeunesse française qui se veut fidèle à l’air du moment, à l’aune des réseaux sociaux omniscients.

Gilles a toujours un peu de temps. Que ce soit pour retracer sa carrière sur une chaise de jardin, bière fraîche à la main, ou pour mettre en confiance ses sujets avant de les photographier. Sa photographie est fidèle au personnage, douce-amère, à l’image de sa pudeur et de sa bienveillance. Les sujets immortalisés par Gilles Coulon se situent dans les failles sociales des sociétés. Des situations souvent violentes. Lui a fait le choix de ne pas être juste le reporter de ces évènements mais de s’en imprégner au long terme pour offrir aux lecteurs le temps à la réflexion.

En témoigne sa série For Reasons dans laquelle il aborde, entre autres, la problématique des sans-abris en France. Ici, pas de portraits, mais une juxtaposition de photos de paysages apaisés et de légendes, de coupures de presse, de brefs témoignages recueillis par ses soins.  Comme cette prairie française sous un manteau neigeux et ce court texte : « Walter, mort en décembre 2009 à Cannes, sur les rochers du Palm Beach, probablement de froid ».

« Ça ne doit pas être facile pour les gens de comprendre ce que je fais », glousse Gilles Coulon dans un rire qui rappelle bougrement celui d’un certain Bourvil.  En perpétuel mouvement, l’homme a aussi pris le temps d’explorer diverses méthodes : du noir et blanc à la couleur, il est aussi passé du photo-reportage pur à des montages photographiques plus audacieux, dans une vision plasticienne qu’il veut continuer d’expérimenter. Une évolution qui ne lui déplaît pas aujourd’hui, estimant que « photo-reporter, c’est réducteur alors que photographe, c’est suffisant ».

Dans son papillonnage, Gilles Coulon s’est donné une ligne de conduite. Celle de toujours questionner la société dans ses difficultés ou ses crises. Ce qui implique pour lui un investissement sur le temps, des allers-retours sur des années pour ne pas rater un seul instant des évolutions qui échappent à la majorité. C’est le cas du Mali, sa terre de prédilection où il a réalisé de nombreux photo-reportages pour les pages de Libération, Le Monde ou Télérama. Que ce soit pour la presse ou pour alimenter ses projets personnels, « le fil rouge est humain », souligne Gilles Coulon. Sa patience et sa volonté de comprendre l’autre lui a permis de nouer et des amitiés durables. Ses rencontres au fil des années lui permettent aussi de confirmer ce qu’il veut montrer dans sa photographie, dans un portrait ou de manière plus abstraite. Ce sont ces « ultra-vivants », ces « gens qui vivent les choses au quotidien, qui travaillent comme des chiens parce qu’ils n’ont pas le choix, alors qu’ils sont entourés par la pauvreté et la guerre ».

Morgane Baer, qui coordonne ses projets, se dit en totale « connexion » avec le photographe. « Ce que j’apprécie chez Gilles c’est son regard sur un humain qui est un peu invisible (…) Il a une façon pas du tout frontale de montrer les choses mais qui dit beaucoup. »

Génération Z

Extime # 7 – Maxim © Gilles Coulon
Extime # 7 – Maxim © Gilles Coulon

Gilles Coulon a écrit son histoire comme une frise chronologique à trois temps, ou « trois âges » comme il se plaît à le dire. Avec ses yeux au camaïeu de verts, Gilles regarde peu derrière lui et semble avoir fermé la porte derrière chaque projet terminé. Dernier projet en date, allant dans sa quête d’une nouvelle esthétique, « Extime » (à prononcer comme intime). Six immenses portraits de jeunes de la génération « Z » (les moins de 20 ans) souvent perçus comme absents et pourtant si volubiles sur les réseaux sociaux.

« J’étais fasciné de voir à quel point ils étaient accros aux réseaux sociaux, de la quantité de photos et de vidéos qu’ils postaient sur Facebook ou Instagram », raconte-t-il. Le projet prend forme lorsque Gilles Coulon observe son neveu et sa nièce (qui figurent dans la série de portraits). Photographiés dans un studio, il obtient d’eux les photos, vidéos et captures de texte qu’ils publient quotidiennement sur leurs profils Facebook ou Instagram, avant de les imbriquer dans leur propre portrait, façon mosaïque. Si Gilles Coulon semble encore interrogatif face à cette obsession chronophage des jeunes pour les réseaux sociaux, son projet a quelque peu déteint sur lui. Notamment motivé par son fils de 12 ans, Gilles Coulon s’est trouvé une nouvelle lubie, Instagram. Il sautille de manière enfantine en confiant : « Je suis obsédé par les likes, quand j’en ai 50 je suis content ».

Avec Extime, il réalise un travail documentaire de titan. Il recueille les images de ces jeunes pour former le puzzle qui constituera leurs portraits. Une affaire de temps, une fois de plus, pour celui qui était confronté à un délai limité. Mais ce travail de recherche s’inscrit dans sa vision « cérébrale » du métier. Avec Gilles derrière l’objectif, exit l’improvisation ou le flash impromptu au détour d’une rue. Dans ce bachotage avant passage au clic, le photographe met un point d’honneur à ce que son travail soit documenté, ses échanges avec ses sujets réfléchis en amont.

L’un des quelques hasards qu’il s’est autorisé à exploiter, ce sont les néons, pour lesquels il trouve une attirance semblable à celle d’un insecte nocturne pour la lumière synthétique.

« White lights » commence en 2000 dans un marché de nuit à Niamey, capitale nigérienne, où Gilles entreprend de photographier un néon illuminant une pyramide de ventilateurs en plastique bleu. Subjugué par « cette lumière universelle, banale et suggestive », il la suivra du Caire à Helsinki, en passant par Shanghai pour tenter de montrer ce que ce long tube blanc peut dire de chaque ville qu’il éclaire.

Sous une lumière plus naturelle, à Sète, Gilles Coulon est un peu chez lui, puisqu’il y a ses attaches familiales. Ce lieu lui rappelle ses Sables d’Olonne natales, par « la proximité de l’eau, la simplicité des choses, avec une vraie vie autour du port ». Chérubin d’une fratrie de sept enfants, il se revoit comme « le petit dernier qui pouvait tout faire ». Sa destinée aurait pu se retrouver collée au tatami : »J’aurais pu être prof de judo. J’ai failli le devenir (…) mais c’est vraiment ingrat parce que quand on gagne, on ne prend pas vraiment de plaisir ».

Il a préféré la gratification de sa passion qui a valu un « World Press Photo » en 1997 pour Transhumance, mobilités à risques.

LINA TRABELSI