Le Barrou, du brouhaha populaire au silence bourgeois

Rue des Cormorans dans le Barrou © Lina Trabelsi

Au Nord de Sète, le quartier du Barrou fait presque figure d’îlot tourné vers l’étang de Thau. Ce lieu calme et résidentiel bâti dans les années 70 est tapissé de villas dont les premiers propriétaires étaient issus de la classe moyenne. Désormais, de nombreuses maisons ont été vendues à des acheteurs plus aisés. Un lieu décidément porté sur l’eau, où se situe le dernier port de conchyliculture de Sète.

Au Barrou, face à l’étang de Thau, les villas et résidences secondaires se succèdent, calfeutrées par des portails ferrés ou des murets à hauteur de tête. Les rues, qui portent toutes des noms d’oiseaux, sont désertées par ses habitants et font écho aux rires moqueurs des mouettes, rare musicalité dans ce quartier si silencieux.

Au bout de la rue des Cormorans, sur la pointe du Barrou, le lycée de la mer Paul-Bousquet forme des jeunes de 14 à 19 ans. Un tremplin pour devenir marin, pêcheur ou capitaine de yacht. A 9 heures du matin, les élèves sont déjà en classe. Vincent, surveillant de l’établissement, prend l’ombre, avachi sur une Peugeot poussiéreuse. «Tu sais très bien que ça va pas être possible hein ? », lance-t-il, bras croisés à un retardataire au visage poupon prêt à s’allumer une cigarette.

Vincent n’habite pas le Barrou, et le quitte une fois sa journée de travail terminée. Difficile pour lui d’exprimer un quelconque enthousiasme pour ce quartier, limitrophe de la cité populaire de l’Ile de Thau. « Ici, c’est tranquille et vieillissant. Ça clashe souvent entre les résidents et les élèves qui font les zouaves ou parlent un peu trop fort », avoue-t-il. Mais il souhaite quand même saluer l’initiative de l’Association du quartier, « qui s’efforce de rassembler les habitants pour quelques évènements, comme la fête de l’huître une fois par an, quelques braderies, et surtout des lotos ».

Hormis ces initiatives locales, difficile de trouver dans le Barrou un lieu de ralliement. L’unique bar est à vendre. Il ne reste qu’un tabac-presse, une pharmacie, et une supérette fermée entre midi et quatre heures de l’après-midi.

Une cabane de pêcheur abandonnée © Lina Trabelsi

Sur la pointe du Barrou, sorte d’excroissance géographique dans la ville de Sète, la vie ressurgit dans l’unique port de conchyliculture (culture des huîtres, moules et autres coquillages). Les portes des mas y sont grandes ouvertes, laissant s’échapper les effluves iodées et quelques rayons de soleil. Les mas, ces cabanes dans lesquelles les conchyliculteurs nettoient leurs coquillages, semblent être les derniers lieux hospitaliers de ce quartier.

Dans le Mas N°7, la porte béante s’ouvre sur l’ombre chinoise d’un jeune garçon armé d’un tuyau d’eau.  L’apprenti se fait quelque peu malmener par son patron qui le presse sur un ton paternaliste : « Allez, magne toi ! Qu’est-ce qu’on va faire de toi, tu peux me le dire ? ». Et d’ajouter en murmurant : « C’est un bon ce petit, j’essaie comme je peux de lui apprendre le métier ». Le mentor, Jean-Pierre Belot en impose. D’abord par sa voix rocailleuse à l’image du paquet de Marlboro qu’il terminera en deux heures. Ensuite par son allure. Un gaillard de deux mètres qui cache sa corpulence dans un tablier en toile cirée bleue.

Habiter le Barrou ? Impensable pour cet historique du Quartier Haut, qui se fait surnommer « le grand ». Lui trouve que le quartier est « trop calme » et qu’il « ne s’y passe rien ». Au milieu de ses voisins conchyliculteurs plutôt discrets, Jean-Pierre fait figure d’iconoclaste. Celui qui a lâché la pêche à la sardine il y a dix ans pour les cordages d’huîtres et de moules s’est crée un modeste empire. Son plus grand trophée, qu’il plaît à montrer sur un petit flyer, c’est « la plus grande brasuca du monde », préparée avec pas moins de « 1,7 tonnes de moules et 130 litres de sauce ». Pour connaître la recette, il faudra passer son chemin.

« Chez nous comme nulle part ailleurs »

Manu Liberti, conchyliculteur © Lina Trabelsi

Jean-Pierre Belot abandonne ses huîtres pour en récolter d’autre à bord de sa barge, « le Morgan Thomas », alors que son voisin du Mas n°8 entame tout juste le premier lavage de ses coquillages dans ce qui ressemble à une lessiveuse d’où sort un puissant jet d’eau. Dans le brouhaha de l’engin, Manu Liberti est silencieux, mais surtout, « à moitié sourd ».

Lui est un habitant du Barrou depuis plus de 10 ans. « Les hommes ont vécu au Barrou avant même que Sète ne soit édifiée », souligne-t-il en nettoyant ses huîtres à l’aide d’un couteau rouillé. Ce lieu est « très riche », dit-il, « il a eu plusieurs vies ». Avant que les villas ne sortent de terre, le Barrou a connu des multiples métamorphoses. Les Romains y posent le pied bien avant que Louis XIV ne fortifie le port de Sète. Le terrain accueille successivement les vignes et maraîchages, avant de devenir un port de construction naval. Les pêcheurs y bâtissent les cabanes, puis des maisons en 1970.

Aujourd’hui, il n’en reste plus grand chose. La dernière cabane de pêcheur sur pilotis erre au loin sur l’étang. Les vignes ont été rasées et les cinquante familles qui tenaient les différents mas se sont réduites au nombre de treize.

Manu s’agace que l’on qualifie son quartier de « résidentiel », et que « tout ce qui se situe à l’écart d’un point névralgique est déconsidéré, et réduit à la cité dortoir ».

Dans le mas de Manu Liberti, les gens entrent sans frapper à la petite porte turquoise. Comme ce couple de retraités venu acheter une bourriche d’huîtres. Anciens propriétaires d’un tabac dans le quartier haut, ils ont fini par le vendre pour venir s’installer au Barrou.

Vue sur les mas de conchyliculture © Lina Trabelsi

« Habiter ici, c’est le fruit de trente ans de travail et d’usure », raconte Annie qui affiche un large sourire. « Maintenant, on est au calme entre nous, on se promène le long de l’étang, on a pas besoin de plus ».

Garcia, un des oncles de Manu est lui aussi un habitant du Barrou. Il l’a connu jeune : « On allait la nuit dans les hangars de chantiers navals. On y faisait des bals ou des booms comme disent les jeunes aujourd’hui ». A 65 ans, il pose un regard doux-amer sur ce quartier : « Ici, on se sent chez nous comme nulle part ailleurs. Il n’y a que des gens de Sète. On est pas encore envahis par les touristes ou les ‘Parigots’ mais on sait aussi que nos enfants ne pourront peut être pas habiter ici plus tard ».

Les propriétaires des premières demeures du Barrou étaient issus de classes moyennes, profitant d’un prix raisonnable dans un quartier résidentiel qui commençait tout juste à voir le jour. Aujourd’hui, « il reste une petite base de ces premiers habitants », explique Manu. « Néanmoins, on voit poindre des changements en terme de populations, d’urbanisme, on a perdu beaucoup d’espaces partagés ». Beaucoup de maisons affichent des volets clos, des boîtes aux lettres débordant de brochures publicitaires, ce sont « des résidences secondaires, ou des locations de six mois », devine-t-il.

Avec l’arrivée de nouveaux propriétaires, Manu craint un changement de classe sociale. Changement qu’il constate déjà dans d’autres quartiers de la ville comme La Corniche ou le Quartier Haut : « On est entrain de perdre progressivement ce côté ‘populo’, avec les ouvriers et les pêcheurs, au profit des friqués ».

C’est peut-être pour lui « le revers de la médaille de l’attractivité de la cité sétoise ». Il veut désormais se raccrocher à son port, rescapé d’un quartier aujourd’hui semblable à une coquille vide.

Lina Trabelsi